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L'île intérieure

l’Ile intérieure, à la Fondation Carmignac, Porquerolles,

et Voyage vers l’intérieur, Ana-Eva Bergman, au Musée d'art Moderne de la Ville de Paris, juin 2023


(…) Que sera votre vie quand, une heure durera de sept à huit minutes ?

Que sera votre vie quand, la terre tournera sans vous prendre sur son dos ? (…)

Que sera votre vie quand, l’eau sera solide, l’air liquide, la terre feu ? (…)

Les paroles de cette chanson de Kat Onoma, écrites en 2010, intrigantes et prophétiques, me reviennent devant une œuvre de la Fondation Carmignac, à Porquerolles (Var). On y voit un valeureux bison, grandeur nature, image de notre 
vieille planète accablée, prendre sur son dos des restes d’animaux –une tête de cheval, un corps de rhinocéros …- et porter des artefacts de civilisation. Cette sculpture fait partie d’un ensemble d’animaux dus à l’artiste argentin Adrian Vilar Rojas, regroupés sous le titre The Most Beautiful of all Mothers, pris dans un récit anticipateur et rétrograde à la fois. Le bison semble sauver ce qui est déjà perdu, et il ne regroupe sur son dos puissant que des carcasses sans vie. Une arche de Noé qui arriverait trop tard. Le message est fort et clair. Non loin, dans ce paysage méditerranéen à la fois aride et exhubérant de mille insectes dans les herbes sèches, parmi les oliviers pluriséculaires, à la limite des vignes, une petite clairière recueille des œufs géants, en marbre. Cette œuvre de Nils Udo nous ramène en arrière, à une autre époque : quand la vie semblait évidente, certaine et protégée dans le creux du nid. Toute proche, la sculpture pop fluo d’Olaf Breunig, un visage géant sommairement dessiné sensé représenter une nature dévoreuse, clame : « I’m mother nature, and I will eat you ». Elle vient nous rappeler à notre condition d’êtres minuscules, aussi sûrement qu’un méga-incendie ou une inondation dévastatrice. Notre présent en est bien là.

Adrián Villar Rojas The Most Beautiful of all Mothers (XII) (The Bison), 2015 © Adrián Villar Rojas / Courtesy de l’artiste, Marian Goodman Gallery et kurimanzutto Photo : Thibaut Chapotot


Une exposition-voyage


La Fondation Carmignac présente actuellement une belle exposition collective[1], qui trace le chemin de notre relation au monde comme miroir de notre relation à nous mêmes. L’expérience proposée procède comme un jeu de poupées russes. Dans la Méditerranée se trouve l’île de Porquerolles, dans l’île les quinze hectares de parc, et dans le parc la villa, abritant sur 2 000 m2, les quatre-vingt œuvres. Après la Mer Imaginaire (2021) et le Songe d’Ulysse (2022) la Fondation Carmignac joue de son propre site comme sujet d’exposition, dans un voyage qui accompagne le spectateur depuis le paysage de l’île, jusqu’à des territoires imaginaires. L’île intérieure, c’est son titre, rassemble des œuvres choisies avec soin et sagesse, dans un cercle large. Les époques importent peu : Spilliaerte[2] et Rodin[3] côtoient Peter Doig[4] et Camille Henrot[5]. Les styles non plus, car l’on navigue du minimalisme de Anna-Eva Bergman[6] à la tapisserie de Caroline Achaintre[7], et de la belle image de Roy Lichenstein[8] aux peintures-avec-bricolage de Tursic et Mille[9]. Les artistes les plus connus nous surprennent avec des œuvres inattendues : un paysage signé Simon Hantaï ou un monochrome abstrait de Sigmar Polke[10]. On égraine tous les médiums, jusqu’à la production de sculptures par des termitières. Des dialogues subtils s’établissent à distance entre les oeuvres et les époques.

Le parcours du visiteur se déroule en une spirale descendante dans l’architecture du lieu. On esquive le soleil généreux de Méditerranée, sans jamais en quitter la lumière. Le récit qui sert de support au projet curatorial entend ainsi nous faire descendre dans notre propre intériorité. Deux installations permanentes de la villa trouvent dans l’exposition une place cohérente, et participent à notre perte de repères. D’abord un plafond d’eau, élément architectural qui filtre la lumière au coeur du bâtiment, crée un subtil floutage naturel. Ensuite, la fontaine de Bruce Nauman composée de poissons suspendus dans l’air, qui s’animent de multiples jets d’eau, puis s’égouttent longuement, nous met dans l’espace avec eux, comme sous l’eau.

Roy Lichtenstein Landscape, 1977, Huile et magna sur toile 101,6 x 152,4 cm Collection Carmignac © Estate of Roy Lichtenstein New York / Adagp, Paris, 2023


Microcosme, macrocosme


La figure de l’île, sa forme circulaire mais irrégulière, et cet abri qu’elle propose au milieu de l’étendue maritime, ce monde en réduction, sont l’occasion de belles mises en relation avec l’univers, selon des modalités propres à l’art. Citons Etel Adam, qui expose des Planètes de 2019 et 2020, des petites peintures maladroites et fortes. « Les Poids du Monde ont commencé par un cercle dessiné au compas. Mais pas n’importe quel cercle. Il fallait que je dessine un cercle qui suggère la densité du monde (… ) Tout à coup, parce qu’on le veut vraiment, ce cercle n’est plus une forme plate, ordinaire, mais le monde lui même. Cette transmutation est ce que nous nommons œuvre d’art (… )».

Chaque œuvre accomplit donc son prodige : nous toucher intimement en parlant d’universel. Les œuvres d’art fonctionnent comme de seuils, qui mettent en relation microcosme et macrocosme. L’art procède par sublimation.


Cette pensée s’illustre parfaitement dans l’œuvre d’Ana-Eva Bergman (1909-1987), dont la magnifique Lune d’argent, présentée dans l’Ile Intérieure, montre un astre flottant en apesanteur sur la toile. L’exposition rétrospective de l’artiste norvégienne au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, sous-titrée Voyage vers l’intérieur –jolie convergence- a placé son œuvre au cœur de l’actualité. On y découvre une peinture puissante, teintée de symbolisme, d’une grande séduction visuelle. L’orientation décisive de sa recherche picturale est prise à l’issue de voyages en bateau autour des îles Lofoten et du Finnmark, en 1950. Le soleil de minuit est alors une transparence rendue par l’usage de la tempera. Avec son mari Hans Hartung (1904-1989), elle s’installe dans les années soixante sur les hauteurs d’Antibes, dans la lumière méditerranéenne. Les deux univers maritimes du nord et du sud de l’Europe se superposent dès lors dans son oeuvre. Des rochers frontalement usés par la mer et la proue d’une barque sont les premiers éléments simples avec la lune, la vallée, la stèle du tombeau sur lesquels elle se concentre. Elle sait les rendre iridescentes par l’usage de la couleur étendue en aplats superposés et de feuilles métalliques argent ou or, dont la vibration lumineuse produit l’effet d‘un au-delà dans le miroir de l’œuvre. On peut parler d’abstraction cosmique[11], et de sentiment océanique face à ces peintures qui cherchent à nous absorber, avec cette sensation lumineuse de continuité fluide entre les objets du monde. Elle cherche à déjouer ce que Bernard Boisson[12] appelle notre inconscient séparatiste, pour nous faire retrouver ce sentiment simple, mais si difficile à obtenir, d’unité avec le monde, de non-dualité, comme disent les philosophies orientales. « Inspirez la lumière, expirez la lumière », nous recommande notre guide en yoga, le sage Boris Tatski, plus de vingt fois par séance. Et la lumière, on s’y baigne.


Ana-Eva Bergman, tous droits réservés


L’inconscient de la civilisation


Mais revenons sur notre rocher, revenons à l’Ile Intérieure. L’île est un monde en soi, et ce micro-monde peut réserver toutes sortes de surprises. Dans l’imaginaire commun, les îles sont de préférence tropicales et figurent souvent le paradis terrestre, un état originel de la nature, à l’envers de la civilisation, qui contiendrait des secrets merveilleux ou effrayants. Seul l’aventurier s’y risque. Car l’île est notre inconscient civilisationnel, tel que le racontent Daniel Defoe et Michel Tournier. On y libère notre refoulé, comme être nu, vivre sans contraintes, sans nécessités et sans morale. Les personnages ambigus et charmants de Francis Upritchard l’incarnent à la perfection. On y fantasme le pire et le meilleur. Les monstres et les fruits du paradis, l’Odyssée et ses merveilles. Ces projections inconscientes apparaissent dans la récente actualité cinématographique. Sous sa forme comique dans l’excellent Sans Filtre de Ruben Oslund, palme d’or à Cannes 2022, où le braiment d’un âne est pris par les naufragés –et les spectateurs- pour la menace d’un monstre. Plus sérieux et plus troublant, le dernier film d’Albert Serra, Pacifiction, nous mène à Tahiti dans un entre-deux mondes, à la frontière de la civilisation occidentale, là où elle bute sur ses limites : sur une vague trop haute, un pouvoir trop vide, une vérité trop flottante de rumeurs. La magnifique actrice transgenre Pahoa Mahagafanau incarne parfaitement cette ambiguïté de l’île, et ce qui se révèle surtout la nuit, quand il est difficile de distinguer rêve et réalité.

Verne Dawson, Macedonia Road, 2013 Huile sur lin 182,9 x 4 x 213,4 cm Courtesy de l’artiste et Victoria Miro © Verne Dawson


La Méditerranée


Les paysages de l’île de Porquerolles photographiés à différentes époques, ainsi que des œuvres choisies, racontent la Méditerranée en ouverture de l’exposition, et c’est elle, me semble-t-il, l’un de ses sujets majeurs. Qu’il s’agisse des photographies nocturnes de Darren Almond, dans la série « Full moon » où la lumière nocturne crée un fort sentiment d’irréalité ; des images d’une respectueuse neutralité de Bernard Plossu[13] ; des touchants témoignages de Bernard Pesce, l’émigré italien, photographe qui a vécu son adolescence à Porquerolles[14]. On savoure la minéralité autant que la luminosité. Les rochers verticaux comme la planéité infinie de l’eau. Le sec accablant conjugué au frais d’une brise marine, qui joue nonchalamment dans le parasol.


Ces paysages sont pour moi rattachés à des sensations uniques de bord de mer. Difficile d’éviter ces clichés, qu’a pu incarner Brigitte Bardot, de sensualité, et de liberté des corps sous le soleil. La sensation du très chaud et du frais, en même temps. Les pieds dans le sable brûlant. La demi-nudité et les douches que l’on prend toute la journée, comme si on se lavait les mains. La nudité en plein air, et l’air dans les plis du corps qui caresse des chemins inconnus. Une certaine perte de repères, liée à l’absence de vêtements et aux baignades qui nous font passer sans frontière de l’air à l’eau. Nos virées familiales à la voile en Méditerranée m’ont permis d’expérimenter cette disparition des barrières sensorielles, ces changements de température incessants qui vous laissent dans une profonde détente, une satisfaction corporelle identique à l’effet d’un sauna. La traversée à la voile, du continent à la Corse apportait aussi des sensations uniques, comme cette forte odeur de maquis qui flotte sur la mer, avant même que l’on puisse voir la côte, et l’annonce avec certitude. Comme une hallucination olfactive : inoubliable. Nous pratiquions aussi le bain en haute mer à partir du bateau, alors que toute côte a disparu à l’horizon, que la masse liquide vous enserre de toutes parts, et qu’on imagine l’oppressante profondeur. Le bateau était notre île. On ne parlait pas à l’époque des migrations mortifères en Méditerranée. Nous n’avions pas les mêmes barricades, et nous ne l’imaginions pas devenir un tombeau.


Darren Almond Fullmoon@Sarranier, 2022, Île de Porquerolles Co-production Fondation Carmignac et l’artiste


Nus


Le naturisme, ce bel hommage à la nature, fut me semble-t-il l’une des belles aventures du XXe siècle : un phénomène culturel et social à la fois émancipateur et coquin[15], faisant de la modernité une renaissance de l’antique. Il se pratique toujours assidument, - autorisé par arrêté préfectoral-, sur l’île du Levant, la voisine de Porquerolles. Sophie Fontanel y a d’ailleurs campé un récit charmant, -et en vers libres, s’il vous plait !- intitulé Capitale de la douceur[16] . Un récit à clés dans lequel on reconnaît certains personnages des institutions artistiques de la Côte d’Azur.

La nudité rappelle aussi notre condition biologique fragile, notre peau sans défense ni au chaud ni au froid, notre condition permanente de nouveau-né. BB avait raison sur ce point : nous sommes tous des bébés-phoques. La nudité crée aussi une tension, que toute personne qui a assisté à un cours de modèle vivant aux Beaux-Arts a ressenti : une ambiance chargée de souffles retenus, de temps suspendu. Cerné par les visages concentrés sur leur tâche, je me suis toujours demandé : à quoi pense le modèle, nu sous le halo de lumière électrique ?

[1] L’île Intérieure, 14 avril – 5 novembre 2023, commissariat de Jean-Marie Gallais [2] Faune au clair de lune, Léon Spilliaerte 1900 [3] La voix intérieure, Rodin, 1896, bronze et fonte à la cire perdue, 1981 [4] Island Painting, Peter Doig, 2000-2001, 77 x 91 cm [5] œuvre de la collection Frac Centre [6] N°11-1955 Lune d'argent, Anna Eva Bergman1955 [7] Brutus, Caroline Achaintre 2016 Collection Fondation Villa Datris [8] 77 Landscape, Roy Lichenstein, 1977 [9] Melancolic sunset, Tursic et Mille 2018 [10] Untitled (Lapis-Lazuli), Sigmar Polke 1998 Collection Carmignac [11] « Le motif entier doit être illuminé, illuminé par les rayons cosmiques. Nous en avons fini avec le temps de la matière morte » A-V Bergman. [12] La forêt est l’avenir de l’homme, Bernard Boisson, éd Le courrier du Livre 2021 [13] Porquerolles, Port Cros, les îles, Bernard Plossu, éd Images en manœuvres 1999 [14] Porquerolles, les années douces, Bernard Pesce, Arnaud Bizalion éd 2018 [15] à savourer dans Nudism in a cold climate – visual culture of naturists in mid-20th century britain- Annabella Pollen, Atelier Ed, 2021 [16] Capitale de la Douceur, Sophie Fontanel, ed Seghers 2021

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