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Les âges de la vie

Vasantha Yogananthan, à la Fondation Cartier Bresson, Françoise Pétrovitch, au Musée de la Vie romantique, Philippe Katerine, au Pavillon Vendôme à Clichy, Paris été 2023.


Mon retour à l’écriture est lié à mon âge, et au temps libéré qu’il me donne soudain. Ecrire pour me donner des sujets à penser et continuer à me surprendre moi-même. J’en éprouve un immense plaisir, quand la précision exigée par l’écrit chasse le flux vaporeux des perceptions. Quand les mots et les idées s’enchainent aisément, « quand on a l’impression qu’il y a quelqu’un au bout du fil », dit Jean-Christophe Bailly.


Mais la sensation de vieillir m’est extérieure, et je surveille étonnée l’apparition d’un nouveau corps, auquel il me faut m’habituer, dans une nouvelle adolescence. La concordance de ces deux âges de métamorphose n’est pas seulement physique, si j’en crois l’octogénaire croisée récemment qui arborait une chevelure rare mais rose, comme une étudiante des beaux-arts. La vieillesse ouvre un chemin de la vie vers la mort, alors que l’âge adulte semblerait l’étendue d’une grande plage quasi immobile. Notre rapport au monde change. Vieillir est-ce comme l’enfance, une nouvelle adhésion au monde, une fusion avec les petites choses. Le retour de l’esprit de contemplation qui animait nos dix ans. Le travail photographique de Vasantha Yogananthan consacré aux préadolescents[1], m’aidé à comprendre ce passage.


©Vasantha Yogananthan, tous droits réservés


L’enfance

Cet artiste s’est intéressé par deux fois à l’âge frontière entre l’enfance et l’adolescence, entre huit et douze ans. L’âge de l’impermanence, dit-il. Il pratique la photographie argentique : une technique qui prend le temps des transformations. Les enfants qu’il a photographiés à la Nouvelle Orléans, après le passage de l’ouragan, présentés à la Fondation Cartier-Bresson cet été 2023, s’assemblent, jouent, s’échappent, se frôlent ou se tiennent par les épaules. Les corps sont souples, pris dans des postures d’enfance encore : accroupis, repliés, dépliés vers le ciel … toujours en mouvement. Mais les regards sont graves, ou perdus dans le vague, parfois inquiets. La terrible Katerina est passée par là. L’observation rendue par ces images est illuminée par les moments de contact et de sourires entre eux. Les corps se tiennent, s’étreignent, se caressent, faisant apparaitre derrière l’inquiétude existentielle, derrière les jeux et les quelques sourires, une magnifique tendresse.


©Vasantha Yogananthan, tous droits réservés


A douze ans, on joue encore à sauter de trop haut, et à se cacher dans un carton. Quand on regarde au sol un détail de ce monde, qui donne tant à découvrir, - le fond d’une flaque ou un insecte à voir tout près-, le corps tout entier s’y met, collé au sol, sans distance. Le photographe déniche avec justesse les postures singulières propres à cette préadolescence et nous les fait comprendre. Tantôt les corps fusionnent avec le monde, -alors c’est l’enfance- tantôt ils s’échappent, vers le hors-cadre, vers le ciel, vers ailleurs, figurant ce moment où s’établit une distance entre soi et le monde.


L’adolescence

Françoise Pétrovich s’est intéressé à un autre âge de transition : celui des adolescents et très jeunes adultes, dans des peintures exposées au Musée de la Vie romantique[2]. Cette dessinatrice et coloriste hors pair peint des portraits plus grands que nature. Les peaux sont blanches, roses ou bleues ; elles se font lumière, grâce à une matière très fluide de belles couleurs franches, au travers desquelles passe le blanc du papier. L’huile diluée ou le lavis d’encre recouvrent un dessin au trait sûr, comme une illustration en grand, très grand format. Ses personnages filles et garçons sont pensifs, absents au monde et à l’écoute de ce malaise d’exister qui envahit tout à cet âge, dans une nouvelle conscience de ce qu’est la vie : vendue comme une promesse dont on vient de comprendre qu’elle ne sera pas délivrée. Cette intériorité s’incarne parfois dans une boule lumineuse que le personnage tient dans la main, le petit miracle d’un amas végétal ou d’une boule de neige, regardé avec étonnement.


©françoise pétrovitch, tous droits réservés


Françoise Pétrovich s’intéresse surtout aux relations de cet âge où on tourne autour du couple, et comment il articule la position sociale et le désir. Elle peint l’espace entre eux : les regards dans des directions différentes, mais les corps proches, voire adossés. Elle multiplie aussi des figures d’abandon particulièrement émouvantes, qu’il s’agisse d’un corps plié en deux à la taille, tombant comme du linge sur son fil d’étendage. Ou du soulèvement d’un personnage par un autre, qui le porte en le saisissant sous les bras. Le corps se fait lourd et les bras qui le soulèvent ne parviendront pas à le relever. On pense à des portés de la danse contemporaine, car cette saisie verrouillée du corps de l’autre permettrait le tournoiement du porteur sur lui-même, soulevant alors par la force centrifuge le corps abandonné. L’adolescence représentée par Françoise Pétrovich dans toute sa sensualité et ses paradoxes, est à la fois alourdie du poids de sa propre existence et dans l’abandon à l’autre, dont on se demande à cet âge s’il va pouvoir nous sauver. On comprend avec le temps qu’il n’en est rien, et on finit par l’accepter.


©Françoise Pétrovitch, tous droits réservés


Vieillir

Ça m’est tombé dessus comme ça. Un jour, en regardant mes bras, je me suis dit : « ça y est, on m’a livré mon corps de vieille ! », constatant un phénomène qui m’est totalement étranger. Comme quand on prend ou perd du poids. On ne s’aperçoit pas de la pente prise, et un jour, ça y est : on est gros ou on est maigre. Le corps vieillissant perd sa magie de tout fusionné et lisse, pour révéler sa composition hétéroclite. Le sac du ventre, les veines proéminentes sur les mains, les tendons derrière les genoux, la petite poche de graisse ou l’os qui sort avant le coude... Les ligaments se désolidarisent de la chair, les articulations veulent prendre leur indépendance. La peau est une enveloppe fatiguée, qui tient encore pourtant tout ça ensemble. Et le squelette dit : je suis là et j’aurai le dernier mot ! Le corps vieillissant ne se dégrade pas. Il se désagrège, il se délie, il désassemble, il libère ses composants.

« Moins je me reconnais dans mon corps, et plus je me sens obligée de m’en occuper. Il est à ma charge et je le soigne avec un dévouement ennuyé, comme un vieil ami un peu disgracié, un peu diminué qui aurait besoin de moi » note Simone de Beauvoir dans l’Age de discrétion.[3] J’adhère à cette vision qu’en vieillissant, mon corps et moi, nous prenons gentiment nos distances. On apprend à faire deux. On se prépare à se lâcher la main.


La pensée indienne distingue quatre âges de la vie : la construction, l’activité, le retrait et pour les plus sages, un quatrième âge : celui du renoncement. Les anciens que l’on croise au pied des temples, renonçants vivant de charité publique, ont peut-être été contremaîtres, banquiers, ou commerçants. Ils errent dans le sous-continent, oubliant leur corps, et se mettant à distance de ses besoins.


©Philippe Katerine. tous droits réservés


L’œuvre soin

Philippe Katerine nous rappelle qu’il a étudié aux Beaux Arts avant la célébrité comme chanteur et acteur[4], avec des œuvres sans prétention présentées au Pavillon Vendôme de Clichy[5], nées pour la plupart pendant le confinement. Dessins, petites installations, films attestent de son application à cultiver une enfance attardée à l’âge adulte, ce qu’il appelle le Mignonisme. Nous sommes accueillis par de gros personnages roses, qui lui ressemblent un peu, des doudous géants couleur de guimauve. Sans prétention, disais-je comme ses chansons baignées de tendresse naïve ; l’inénarrable Des bisous, des bisous, des bisous en est le paradigme ! Ses œuvres veulent faire du bien, dorloter cet enfant intérieur que nous gardons toute notre vie, et dont les blessures font souffrir l’adulte. Cela n’exclut pas un regard féroce et drôle, à la Topor, où il met à l’épreuve nos limites du tolérable, dans le domaine scatologique par exemple, avec certaines scènes qui ne déroutent pas un enfant de trois ans, période « pipi caca ». Dans son film fondateur Peau de Cochon, il disserte au salon sur une collection d’étrons personnels exposé sur la table basse, bien rangés dans des boites en plastique comme des objets archéologiques ![6]) ! Il revendique également une féminité à mille lieux de son physique viril un peu massif. Son projet ? « Trouver la beauté dans la laideur et se l’approprier ». Son œuvre relève de l’Idiotie, telle que l’a théorisée Jean-Yves Jouannais dans un ouvrage éponyme de 2003, où il recense tous ces artistes qui ont joué à faire les idiots : Dostoïewski, Flaubert, dadaïstes, Gilles Barbier, Paul Mac Carthy etc.[7]


©Philippe Katerine. tous droits réservés


Philippe Katerine crayonne beaucoup, sans limites entre BD, croquis, peinture de corps. Il s’est plu entre autres à dessiner son portrait, sur le galbe de son crâne dégarni, à l’envers de son visage, comme pour regarder en arrière. L’artiste n’est-il pas celui qui a des yeux derrière la tête, pour voir ce que les autres ne voient pas ? Il y peint aussi des oiseaux sur le fil du téléphone, une fenêtre et ses volets, les coutures d’un ballon de foot… une série inépuisable de petites scènes quotidiennes, dessins naïfs de notre environnement, qu’il photographie ensuite. Il s’est fait un crâne paysage, un crâne-monde. Mignon, car sans l’extrémisme ni la radicalité d’un corps-dessin, par exemple celui que Jean-Luc Verna, magnifique par ailleurs, s’est fait par tatouage.


Je perçois alors, que pour assumer mon âge vieillissant, j’écris afin de me constituer un corps–texte. Des mots qui me précèdent, des mots qui me cachent. Un corps–texte, un cortex ou un corps du texte… Et j’ajouterais en clin d’œil pour mes amis graphistes : n’est-ce pas le mot corps qui sert d’échelle en typographie ?

[1] Mystery street, 5 mai au 3 septembre 2023, Fondation Henri Cartier Bresson – Paris. [2] Aimer, Rompre, 5 avril au 15 septembre 2023, Musée de la Vie Romantique - Paris [3] L’âge de discrétion, Simone de Beauvoir, éd Gallimard 1967, disponible en folio n°960. [4] Comme Louise Bourgoin, et tant d’autres …. [5] Mignonisme, Acte III, du 28 juin au 23 septembre 2023 [6] Observons les, chapitre extrait de Peau de cochon, film de 2004, https://www.youtube.com/watch?v=j-H_E4ss2DE [7] L’Idiotie, Jean-Yves Jouannais, 2003 disponible aux éd Champs Flammarion 2017

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