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Visages de la vérité

Dernière mise à jour : 3 avr. 2023


Pierre Moignard- Thomas Demand

Paris, mars 2023


On voit se multiplier depuis quelques mois à Paris des décors floraux buissonnants en façade des bars, boutiques et restaurants. Ne suivant aucune bloggeuse ni magazine déco, j’ai mis du temps à les identifier, et je m’aperçois aujourd’hui qu’ils ont essaimé leur surenchère, rose ou bleutée, des beaux quartiers aux plus populaires. Sans doute inspirés des décors de bal de Marie-Antoinette, couvrant les piliers et murs de fleurs naturelles, ces bouquets qui ne craignent ni la grisaille ni la sécheresse nous enivrent avec excès d’une abondance infinie. Moins poétique, leur fabrication chinoise à base de source fossile est aux antipodes de ce qu’il convient de faire aujourd’hui. Et je ne peux plus les voir sans entendre leur message virulent : non à la sobriété ! Mais ils disent aussi notre amour des artifices et du faux. Notre monde est dans ce faux décor que nous nous sommes constitué.



Pierre Moignard, d'après Picasso, Courtesy de l’artiste et de la Galerie Anne Barrault


« Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai » Paul Cézanne[1]


Notre fascination pour les magiciens et les faussaires prend-elle part à notre amour de l’art ? La peinture a été l’endroit où le faux excelle à tromper, entrainant parfois des drames dans les conservations des Musées. Alors la honte en dispute avec le frisson de plaisir à voir que nos sens, quand ce n’est pas tout un échafaudage scientifique, se sont laissés berner. Aujourd’hui le faux envahit nos circuits d’information, alimentant de nouvelles entreprises vouées à faire ou défaire les démocraties. Et c’est d’effroi que l’on frémit.

Sans doute qu’être artiste comporte une obligation de sincérité. Donner honnêtement sa propre perception du monde, dans ce qu’elle déborde du sens et de l’énoncé commun. Mais pour cela, la vérité artistique ne passe-t-elle pas par l’établissement d’un mensonge, d’une image, d’un fake, d’une fiction ? Deux artistes nous le rappellent chacun à leur façon, en ce mois de mars à Paris : Pierre Moignard au Musée Picasso, et Thomas Demand au Jeu de Paume. L’univers numérique, depuis second life et autres constructions vidéo, nous ont habitués à retrouver notre monde transposé. Mais il s’agit ici d’autre chose, intéressant autrement.




Pierre Moignard, F for P 2013, huile sur toile 242x192cm, courtesy de l'artiste et galerie Anne Barrault

Ce qu’Aragon a nommé le « mentir-vrai » est au centre de l’oeuvre de Pierre Moignard, et le titre de son exposition au Musée Picasso[2]. Faussaire outrancier, il ne cherche pas à faire naitre le doute, mais repeindre est essentiel à son œuvre. Il puise dans Manet, Goya, De Kooning et ici Picasso, les éléments structurants de ses tableaux. Comme un musicien, il interprète, joue une partition dont il n’est pas l’auteur. Il participe de cette entreprise de recyclage des formes, qui régulièrement saisit un.e artiste ou l’autre, allant parfois jusqu’à détruire la notion d’auteur. Sa re-peinture du dernier autoportrait de Picasso[3] montre le visage agrandi, émacié, yeux grands ouverts, comme hallucinés par l’image du miroir, et par son agrandissement, surjoue l’effroi devant la mort. Pierre Moignard navigue aussi entre film et peinture : les deux pratiques entretiennent un très rapport différent au réel. On lui sait gré de présenter dans l’exposition un extrait de F for Fake d’Orson Welles[4]. L’essentiel de ce film, entre documentaire et fiction, est consacré à une errance sur les traces d’un peintre faussaire, faussaire aussi de lui-même, aux multiples identités. L’extrait présenté ici montre la scène finale : Orson Welles habillé en magicien dans un jardin, fait léviter à l’horizontale le corps du jardinier en citant Picasso : « L’art est un mensonge qui permet de dévoiler la vérité ».

Pour Pierre Moignard comme pour Orson Welles, vrai et faux composent un mélange instable comme l’huile dans l’eau. On se souvient des Body Double de Brice Dellsperger, dans les années 90, qui refilmait les scènes mythiques hollywoodiennes, rejouées entre autres par le grand performer et artiste Jean-Luc Verna. Le plaisir de la copie démultiplie celui de l’original, présent comme image subliminale. Et quand un même acteur interprète tous les rôles, on se perdrait en conjecture à chercher quel serait l’original et quelle serait la copie. Les miroirs échangent facilement leur place avec la réalité, et ouvrent l’infini si on les emboite.


Le rapport du repeint ou du refilmé, avec un réel-modèle qui serait vérité, ajoute un élément dans ce jeu de miroirs. Et qu’en dit-il ? En donne-t-il une vérité cachée que seul l’artiste aurait vue ? Ne laisse-t-il pas plutôt la place à une vérité flottante qui se dit et se partage hors des mots ? Je suis touchée par ce que je reconnais sans avoir pu jusque là l’énoncer, ni même peut-être, le percevoir clairement.


Thomas Demand, Pacific Sun, vidéo 2012 droits réservés


« Le vrai est un moment du faux » Guy Debord


Thomas Demand, qui expose actuellement au Jeu de Paume[5], propose une sorte d’acmé de ce vrai-faux. Il fait ressurgir le rôle du décor dans la construction mentale et matérielle du faux. Il est instructif de savoir qu’il a été formé à l’Ecole de Dusseldorf, dans les années 90, alors que Bernd Becher, -figure tutélaire, avec sa femme Hilla, de la « nouvelle objectivité », y enseigne toujours. Pour eux, il s’agit de viser le réel, nu et sans affect, comme si le monde se composait de ready made à l’infini. Thomas Demand a mis en place un process de déréalisation très élaboré, dont la subjectivité semble être évacuée au profit de l’objectivité des faits et des lieux. Il construit en papier coloré découpé des environnements choisis très précisément, liés à des drames de l’histoire, inspirés de photographies de presse ou d’images de nos espaces quotidiens. Les copies en volume réalisées patiemment, avec papier et ciseaux, sont photographiées puis détruites. Les images issues de ce processus qui met le réel à distance, montrent des décors dont l’homme s’est absenté. Tout y est faux, et tout y est vrai : la Kontroll Raum/ Control Room de la centrale de Fuckushima Daiichi après le tremblement de terre (2011), la Copyshop générique qui pale de la duplication/duplicité de l’image (1999), ou la chambre anéchoïque et mortifère du Labor/Laboratory de BMW. A quelques rares exceptions, une grotte, une forêt, une mare, ce ne sont que les décors industriels et les mondes artificiels que nous nous sommes constitués. On reconnaît les lieux, mais leur familiarité se dérobe en approchant : les pages sont blanches de texte, les écrans sont éteints, et les feuilles d’arbre ont la couleur trop régulière du papier Canson. Les humains sont partis, et l’usage de ces environnements s’est vidé. Restent des images de ruines, des décors vides et des objets brisés. L’univers du petit homme de la chanson des années 50, pirouette, cacahouète, sa maison est en carton, ses escaliers sont en papier… a tout envahi, et le facteur, -représentant je crois l’irruption du réel dans cette fantasmagorie- n’est pas le seul à se casser le nez ! Le monde de Thomas Demand est un décor fragile qui s’explore aussi physiquement dans les salles d’exposition habillées de papiers peints aux motifs sériels, parmi lesquels les fleurs reviennent avec majesté. On ressent ce travail une mélancolie, qui ne tient pas seulement à ses sujets de catastrophe, ou à la standardisation déprimante de notre univers. C’est aussi la mélancolie des couleurs passées de notre désillusion.

Thomas Demand, série "Dailies", 2008, droits réservés


« Il est difficile de dire la vérité, car il n’y en a qu’une, mais elle est vivante et a par conséquent un visage changeant ». Franz Kafka


Quand l’enfant découvre-t-il le visage changeant de la vérité ? Comment apprendre à vivre avec cela ? J’ai pour ma part découvert tardivement la pratique du mensonge, ayant appris dans mon enfance que la franchise était la vertu suprême. Le parent a besoin de cette franchise des enfants, mais ce n’est pas elle qui règle la vie en société, et je l’ai découvert à mes dépends. Puis j’ai du développer cette pratique du mensonge indispensable au manager, consistant à se taire ; ce que l’on appelait au catéchisme, le mensonge par omission, et qu’il fallait sagement confesser. J’ai du en jouer, par exemple quand, sachant que le mari d’une amie proche menait une double vie, j’écoutais ses confidences à elle, et son désarroi, sans pouvoir l’éclairer. La vérité, venant de moi, ne pouvait pas l’aider.


Et quelle était la vérité du décor dépouillé de cette belle maison blanche, perchée face au paysage où j’ai passé mon adolescence ? Chaque chose est à sa place, dans l’harmonie des formes architecturales et des objets choisis. Rien ne traine. Tout est rangé au point qu’on ne saurait dire que six personnes vivent ici. La souffrance est souterraine, invisible, et le drame du couple parental sous contrôle. Je n’ai eu de cesse de me trouver au plus tôt un studio sous les toits, minuscule et vétuste, dans un immeuble de la Croix Rousse non rénové, et où je dormais dans une alcôve donnant dans un couloir. Un ami me visitant l’avait catégorisé : « pauvre mais propre ». Je pensais alors, sans savoir le formuler, et de façon caricaturale, qu’il y avait un mensonge bourgeois et une vérité prolétaire.


Ces réflexions sur la vérité m’ont amenée à m’intéresser à l’univers judiciaire, jusqu’à fréquenter avec beaucoup d’intérêt les bancs des Assises. J’ai plongé dans l’affaire d’Outreau, grâce à la série télévisuelle qui lui est consacrée en ce début de 2023, vingt ans après les faits. Le décor joue un rôle important.

On se souvient que les mensonges accusateurs portés par les accusés mélangées aux vérités des victimes avaient gagné tous les enfants de la cour de récréation, et créé une terrible erreur judiciaire. Pour raconter cette histoire en quatre heures, les deux réalisateurs, Olivier Ayache-Vidal et Agnès Pizini ont mêlé les époques : celle des faits avec aujourd’hui, et les protagonistes réels avec les acteurs qui rejouent les scènes majeures de l’affaire. Une forme classique du documentaire historique. Mais ce mélange du vrai historique et le faux du jeu, repose sur un dispositif permettant au spectateur, à chaque instant, de séparer le témoignage direct de la fiction, où les acteurs rejouent les faits. La caméra nous mène ainsi de décor en décor, dans un studio ouvert, entre chaque scène reconstituée. Pour cette affaire où le faux a coûté si cher à tant d’innocents emprisonnés, pas question que le mensonge, fusse-t-il le mentir-vrai fictionnel, puisse être confondu avec la réalité ! Ils poussent la transparence à faire se rencontrer sous nos yeux chaque protagoniste du drame avec l’acteur qui joue son rôle, dans une loge de maquillage. Réalité et fiction comme métaphores de vérité et mensonge. La transparence comme attestation de la vérité. Ce film se retrouve dans la pure ligne du Dogme publié en 1995 par Lars Von Triers et Thomas Winterberg. On y retrouve le dispositif scénographique de Dogville[6], dans lequel l’envers du décor est intégré à sa narration, et l’obsession pour la vérité, destructrice et salvatrice, de Festen[7]. « Mon but suprême est de faire sortir la vérité de mes personnages et de mes scènes » écrivent-ils dans leur manifeste. Une phrase qu’un bon juge d’instruction n’hésiterait pas à adopter ! Le cinéma, art de tous les mirages, se fait l’instrument d’une vérité.

[1] Lettre à Emile Bernard, 23 octobre 1905 [2] Mentir-Vrai, Pierre Moignard, Musée Picasso du 13 décembre 22 au 23 juin 2023 [3] F for P, 2013,242x192 cm, courtesy de l’artiste et galerie Anne Barrault [4] F for Fake, 1975. Orson Welles, grand magicien des images et des sons, s’est lui-même bâti une stature de faussaire en adaptant pour la radio La Guerre des mondes et la légende veut que les auditeurs en panique aient cru au débarquement des martiens. [5] Thomas Demand, le bégaiement de l’histoire, exposition du 27-02 au 24-05 au Jeu de Paume, Paris [6] Dogville, film danois de Lars von Trier sorti en 2003 [7] Festen, film danois de Thomas Vinterberg, Prix du jury du Festival de Cannes 1998

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