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Catastrophe imminente

Dernière mise à jour : 25 avr.


Demain est annulé, Fondation EDF, Coming Soon, en attendant demain, Lafayette Anticipation, Formes de la Ruine, Musée des Beaux-Arts de Lyon

 

Les Fondations privées proposent aujourd’hui des expositions d’art contemporain qui nous sont devenues nécessaires. Malheureusement, dirais-je, car cela participe du transfert des missions de service public au privé, que je déplore. Mais nous devons le reconnaître : nous nous nourrissons, saison après saison, après des Fondations Cartier, Pernod-Ricard, Cartier-Bresson, Lambert, Carmignac, Pinault, Lafayette, Vuitton, ou de la regrettée Maison Rouge. Plusieurs d’entre elles ont abordé des sujets fondamentaux de notre présent, comme la Fondation Cartier qui propose depuis plus d’une décennie de remarquables expositions dans une optique anthropologique, extra-occidentale, et sur les problématiques du vivant. Ou récemment, la magnifique Avant l’orage à la Bourse du Commerce[1].

Rero, Sans titre (REPARER LE FUTUR...) ; Sans titre (RESISTE A TA PROPRE RESISTANCE...) ;© Rero & Backslash Gallery Courtesy climate scientist Ed Hawkins


Jusque là, tout va bien

 

La Fondation EDF déploie elle aussi, en plusieurs volets, une réflexion sur l’art et les sujets environnementaux. C’était Courants Verts, en 2021, avec « des artistes internationaux engagés dans le combat écologique », réunis par le regard de Paul Ardenne. Et actuellement, Demain est annulé, de l’art et des regards sur la sobriété [2]. L’exposition est riche et déploie au côté des oeuvres les sages paroles du philosophe Dominique Bourg et de ses invités, sous forme de courtes vidéos. Ils nous exposent l’injustice de la situation présente et les mesures à prendre vers la sobriété. Nous ne sommes pas dupes (nous sommes chez EDF, tout de même !) mais on ne peut que saluer l’idée. Il est rare qu’un volet pédagogique soit si développé dans une exposition d’art contemporain.  

Le titre général, tiré d’une œuvre de Rero, présentée en ouverture de l’exposition, est plutôt radical. Demain est annulé, Réparer le futur, Résiste à ta propre résistance sont trois injonctions barrées qu’il a inscrites sur fond de bandes rouges ou bleues, représentant les écarts de température avec la « norme ». La joliesse graphique équilibre la brutalité du message. Plus les bandes sont sombres, plus l’écart est important. Mais si barrer le texte consiste à annuler, et que, comme on le sait, la double négation vaut une affirmation : il s’agirait d’un message optimiste, réinscrivant un futur  possible. La question est cependant posée et suspendue. Les œuvres de l’exposition empruntent diverses stratégies pour évoquer, analyser, ou simplement regarder en face la catastrophe climatique présente.


Jisoo Yoo, Je(u), installation interactive 2022, © Jisoo Yoo – Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains -2022

Nous avons longuement joué dans cette exposition à notre propre disparition dans l’œuvre de Jisoo Yoo Je(u). Ce dispositif numérique [3] vous filme, renvoie votre image puis la désintègre progressivement, jusqu'à ce que les pixels deviennent des paillettes, qui s’évanouissent en poussière retombant sur le sol. Fascination et plaisir d’assister à sa propre disparition. Car le ré-enchantement du monde est encore possible : ainsi les dessins d’Odonchimeg Davaadorj, nourries d’éco-féminisme, exhibe des corps féminins nus déployant des racines. Relions-nous. Une vidéo d’Icham Berrada[4] montre l’éclosion nocturne de pissenlits sous la torche électrique, au cours d’une intervention clandestine. Oui, l’humain est capable de remplacer la nuit par le jour, et même bien pire. L’image est sombre, l’ambiance suspendue, comme si l’éclosion florale était une obscénité dissimulée. Mais le miracle du vivant reste possible, jusque là. Car dans cette fuite en avant inédite, qui caractérise notre responsabilité dans le drame et notre inaction collective face à celui ci, se découvre une temporalité particulière, celle de l’imminence, de l’instant d’après, et de la tension que cela crée à chaque minute. Une blague me semble décrire parfaitement notre situation présente : une personne tombe du trentième étage et se répète, à chaque étage : jusque-là, tout va bien, jusque là, tout va bien.


Hicham Berrada, Natural Process Activation #3 Bloom; 2012; © Hicham Berrada – Le Fresnoy –Studio national des arts contemporains - 2012 © Adagp, Paris, 2024


Empathie et tension

 

Cette sensation de la catastrophe imminente installe une tension qui habite mon quotidien. Si l’on se réfère à la théorie mathématique du professeur Thom[5], la catastrophe désigne du continu, qui crée du discontinu. C’est l’irruption du chaos dans la continuité sereine du temps vécu. Presque une définition de la vie ? Cela fait de l’insécurité une fidèle compagne du vivant. Je n’ai vécu aucun drame digne de ce terme, contrairement aux réfugiés, aux bombardés, aux otages, aux affamés qui se comptent actuellement dans le monde par millions, et pourtant, je me sens habitée par une histoire catastrophique, que je n’ai pas vécue. Selon les croyances, cela pourrait être celle de ma famille, présente dans ma psycho-généalogie ; celle de mes vies antérieures ; ou celle d’un épisode traumatique inconnu et enfoui. Cette sensation de catastrophe imminente, qui me poursuit au quotidien, explique sans doute ma compréhension immédiate de la catastrophe climatique, et mon empathie avec les jeunes générations sujettes à l’éco-anxiété. Mais où est la juste compréhension du présent ? Chez les anxieux ou chez les rassurés ? Cette tension s’appuie sur un devoir de lucidité, porté à l’extrême : voir venir pour mieux faire face. Ni optimiste, ni pessimiste. Juste savoir, en pariant que l’on peut encore agir pour se protéger. "Seul celui qui voit le péril et ne l'oublie pas un seul instant, se montre capable d'agir rationnellement et de faire son possible pour l'éviter" dit Jean-Pierre Dupuy, le défenseur de la collapsologie éveillée.


Odonchimeg DAVAADORJ, Enraciné, encres sur tissus, Courtesy d'Odonchimeg Davaadorj & Backslash Gallery © Adagp, Paris, 2024- Photo Backslash Gallery


J’entretiens une liste personnelle de catastrophes imminentes. Je mentionnerai seulement ce Berenice di Tenda de Bellini, à l’Opéra Bastille cet hiver, gâché par ma place au balcon : la musique et le chant montent parfaitement, mais je ne pense qu’à ce plancher en surplomb qui nous porte, craignant qu’il ne s’effondre, ou que je ne tombe par dessus la rambarde, sur les gens en bas… Et comme nous avons été fouillés à l’entrée, j’imagine aussi l’irruption de terroristes armés dans la salle, comme ils le sont sur scène avec des mitraillettes jouets… Mon cœur bat fort quand un ami m’appelle à une heure inhabituelle. Ca va ? Oui, ça va bien. Ouf. Pas de drame. Pourquoi la langue désigne-t-elle d’ailleurs la conversation téléphonique par le mot coup , si ce n’est parce que ça frappe, et que cela peut faire mal ? La disproportion statistique entre les appels m’annonçant une mort –mon père, ma mère, trois de mes amis…- et les autres coups de téléphone, ne m’apprend rien. Je suis toujours dans le pire. A tel point que j’utilise Ca va ? comme un bonjour, dans la plupart de mes conversations. Si vous voulez que je vous entende, rassurez-moi d’abord.

 

La mort des civilisations

 

Ce puissant lien entre la catastrophe et la mort s’énonçait clairement dans l’exposition sur les Formes de la Ruine, présentée au Musée des Beaux arts de Lyon cet hiver[6]. On y percevait parfaitement que les civilisations meurent comme des personnes. Et puis d’autres émergent sur leurs ruines. On comprend d’ailleurs très vite, où en est notre monde capitaliste dans cette temporalité. L’exposition aux ambitions encyclopédiques, balayait très largement son sujet, de l’antique et des arts premiers, à l’art contemporain. Elle montrait comment la poétique de ruines, qui participa au Romantisme, s’établissait dans le lent effondrement du bâti, et sa colonisation par la nature, son ré-ensauvagement. Les peintures incontournables d’Hubert Robert[7], que l’on peut voir en permanence au Musée des Beaux-Arts de Valence, montrent des hommes minuscules dans d’immenses sites et bâtiments antiques ; êtres minuscules aussi à l’échelle du temps. La ruine est aujourd’hui vidée de toute poésie, de toute rêverie, par la catastrophe : c’est la ruine du bombardement qui transforme en quelques secondes ce qui prend normalement prendrait des siècles. Dans les villes et villages d’Ukraine et de Palestine, de petites personnes, comme vous et moi, parcourent des vallées de décombres.


Philippe Parreno, No More Reality, la manifestation, 1991. Video, colour, sound, 3 min 55 sec © Philippe Parreno

 

J’ai trouvé dans Coming Soon, en attendant demain de Lafayette Anticipation[8] deux évocations puissantes de cette situation. L’exposition est un inventaire artistique inégal de ce besoin de voir venir, porté par les artistes, de l’art divinatoire ou du rôle anticipateur de la fiction. On y trouve cependant la très pertinente vidéo de Philippe Parreno, de 1991, No more reality, la Manifestation. Des enfants défilent et proclament avec vigueur ce slogan Plus de réalité, Non à la réalité ! sursaut ultime pour s'échapper de la catastrophe. Car l’irruption du réel, dans nos fantasmes techno-scientifiques, post-humanistes gâche la fête, avec sa finitude, ses aléas climatiques destructeurs, son cortège de souffrances. Nous préférons nettement nous étourdir dans le monde parallèle de la consommation et du spectacle, au sens de Guy Debord. La dernière œuvre de l’exposition, due à l’états-unienne Bridget Polke[9] relève du rock balancing, une pratique méditative consistant à empiler des pierres, sans colle ni coins, dans un équilibre aussi improbable que temporaire. L’artiste empile ainsi à sec parpaings, pierres, briques et autres matières de démolition dans ce qui pourrait être une sculpture académique si elle n’exposait sa chute certaine et prochaine. Et elle reconstruit sans cesse ce qui s’effondre, dans un geste sisyphéen : la catastrophe est imminente, mais le pire est repoussé sans fin.

 

Bridget Polke,Balance 2023; © droits réservés


[1] Exposition collective de la Collection Pinault, février à septembre 2023.

[2] Exposition collective à la Fondation EDF, Paris, du 17 janvier au 29 septembre 2024. Commissariat de Nahalie Bazoche, Dominique Bourg et Patrice Chazotes.

[3] créé en 2022 au Fresnoy

[4] Natural Process Activation#3 Bloom de 2012

[6] Les Formes de la Ruine, 1er décembre 2023 au 3 mars 2024, Musée des Beaux Arts de Lyon, https://www.mba-lyon.fr/fr/fiche-programmation/formes-de-la-ruine; commissariat de Sylvie Ramond.

[7] Hubert Robert, peintre français ;1733-1808

[8] Coming Soon, en attendant demain, Lafayette Anticipation, 28 février au 12 mai 2024 ; commissariat Rebecca Lamarche-Vadel. 

[9] Balance, 2023, pierres et parpaings.

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