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Dévoration

Nathalie Djurberg et Hans Berg « La peau est une fine enveloppe » au Musée d’Art Contemporain de Lyon et Miriam Cahn « Ma pensée sérielle » au Palais de Tokyo.



Je connais des convives qui attaquent leur repas comme une course, un sprint dont il faut à tout prix sortir gagnant, manger vite, dévorer, … un défi. J’en connais d’autres qui découpent de petits morceaux, et se donnent la becquée, précautionneux, prenant leur temps. La soupe que nous servent Nathalie Djurberg et Hans Berg au MAC de Lyon est de celle que je suis capable d’engloutir sans m’en apercevoir, le sourire aux lèvres, pour me retrouver finalement au bord de la nausée. Ils nous invitent à pénétrer dans une salle où se côtoient quelques légumes géants (carotte, pomme de terre, oignon, feuille de choux) ceux de la soupe de notre enfance, -un écho à la soupe cosmique originelle ?-, qui se confectionne avec des végétaux brodés de racines, terreux et imparfaits. Des légumes aux formes fantaisistes qu’on ne voit plus depuis longtemps au supermarché : les plus vilains sont les meilleurs.

Nathalie Djurberg & Hans Berg, A Pancake Moon, 2022 Animation en stop motion, musique - Durée : 6’14’’ Courtesy des artistes, Gió Marconi, Milan, Lisson Gallery, Londres/New York/Los Angeles/Shanghai/Pékin et Tanya Bonakdar Gallery, New York/Los Angeles © Adagp, Paris, 2023

Au MAC, les légumes agrandis, un peu avachis, sont autant d’abris dans lesquels sont diffusés les films d’animation des deux artistes. Concoctés en stop motion, ces films nous invitent à patauger dans un potage émotionnel qui a à voir avec l’enfance, la noirceur des contes de fée et les fantasmes les moins avouables, ou les plus ambigüs : je t'aime, je te mange. On y rencontre quelques figures archétypiques : la lune, le loup, le renard, le sanglier, ou une maison, confectionnés à la va-vite en argile, chiffons, métal, plastique. Ils sont vilains, débordants de dents ou de gras, et souvent prétentieux, égotistes. Mais combien savoureux tant par la forme que par les petits récits absurdes dans lesquels ils nous emmènent... Dans A pancake moon [1], un œuf qui se dit pur et supérieur, rencontre dans la forêt un trio d’animaux gourmands et lubriques. Il se transforme en lune pour échapper à leurs assauts, et gagner le ciel, mais il grossit en s’envolant et tombe au sol comme une crêpe : l ‘égo, vous disais-je. La manière grotesque des corps, les organes significativement grossis comme une langue, une bouche, un sexe placent ces œuvres dans la lignée d’un Paul McCarthy. La musique s’établit entre la ritournelle et la plage planante, incroyablement juste dans cet univers hybride d’une totale plasticité. Les textes, souvent réduits à un ou deux mots, apparaissent dans des phylactères sortant directement de la bouche des personnages.

Nathalie Djurberg & Hans Berg, Dark Side of the Moon, 2017 Animation en stop motion, musique - Durée : 6’40’’ Courtesy des artistes, Gió Marconi, Milan, Lisson Gallery, Londres/New York/Los Angeles/Shanghai/Pékin et Tanya Bonakdar Gallery, New York/Los Angeles © Adagp, Paris, 2023


Dans Dark side of the moon [2] une femme perdue dans la forêt imagine le secret enfermé dans une maison de bois, dangereuse, qui montre les dents. La discussion avec les animaux se noue autour de ce secret : « Quoi ? Un gâteau ? Un bonbon ? Gourmand. … Mais que faire si c’était honteux ? Disgracieux ? Scandaleux. Inapproprié. Immoral. Nooon …. » Le texte déroule comme une comptine sa psychologie infantile, basée sur l’oralité et l’angoisse d’être mangé. Les frontières du fantasme et de la réalité s’effacent, laissant remonter sur le dessus du bouillon tout ce qu’il y a de trouble, de pervers, de faussement innocent.

Certains de ces films nous placent au bord du dicible et du supportable. Once removed on my mother’s side,[3] : une femme, la fille, en soigne une autre, la mère, obèse et démente. Elle sort son corps monstrueux, déformé de boursoufflures, du lit, l’alimente et soigne son pied gonflé mais elle finit écrasée sous elle. Ah, le poids des mères … ! Là encore l’oralité est à l’œuvre, la malade léchant la crème étalée sur sa jambe, s’en nourrissant provoquant un haut-le cœur. du spectateur. Dévoration passion. Engloutir, dévorer, lécher, s’emplir du monde pour exister. Les humains s’entre-dévorent et se cannibalisent, comme ils dévorent leur habitat et leur planète. Avaler se fait le paradigme de toutes les pulsions. Voilà qui fait écho à ma propre boulimie, à mon propre « manger pour exister ».

Vue de l'exposition de Nathalie Djurberg & Hans Berg, La peau est une fine enveloppe, au macLYON du 24 février au 9 juillet 2023

Courtesy des artistes, Gió Marconi, Milan, Lisson Gallery, Londres/New York/Los Angeles/Shanghai/Pékin et Tanya Bonakdar Gallery, New York/Los Angeles © Photo : Lionel Rault © Adagp, Paris, 2023


La dévoration est au cœur de mon histoire familiale, où la nourriture fut toujours vécue dans une relation d’excès : du trop ou du trop peu, c’est égal, pourvu qu’on soit dans l’extrême. J’ai dans mon entourage féminin le catalogue des désordres alimentaires possibles : boulimie -je suis vide, me remplir, vite !-, anorexie, cette auto-dévoration qu’entraine le refus de toute alimentation extérieure, ou le régime quotidien et à vie, qui met à distance de toute insouciante fantaisie, et la pratique du jeûne…


Il y avait dans la maison de mon adolescence un placard, derrière la porte reliant la cuisine à la salle à manger, que m’évoque le monde de Nathalie Djurberg. Il contenait l’épicerie, les gâteaux secs, le chocolat, et je n’étais pas la dernière à fréquenter en secret ce recoin, cet entre-deux. C’était notre forêt secrète. Les boites de biscuits Delacre de format familial, d’un beau vert foncé, se vidaient à bas bruit ; les gâteaux au chocolat partaient en premier, puis ceux que nappait une petite flaque de confiture, et nous laissions sur le plateau supérieur, les gâteaux secs proprement dit, pour plonger plus profond dans la mine. Nous étions trois adolescentes, de treize à seize ans, aux prises de tourments affectifs et existentiels sans fond. Ma jeune sœur voulait nous initier au vomissement qui nous garantirait l’impunité pondérale, et dans lequel elle s’est elle-même laissé couler. Le yoyo des régimes et prises de poids nous occupait beaucoup, et ma mère la première, dans ce début des années 70, comme nous occupait le catalogue de La Redoute, notre bible vestimentaire, que nous dévorions deux fois par an. Paraître. Ma mère cherchait la minceur du corps sportif de la modernité, de l’ascension sociale, pour plaire à mon père. Nous regardions toujours avec pitié l’embonpoint, que l’on réservait aux pauvres gens. Pas question d’en être en se « laissant aller » : une idéologie affichée en public et contredite dans le tête à tête privé de la boite de gâteaux derrière une porte. On s’y vautrait entre soi, livrées à nous mêmes. Mon père ne s’en souciait pas tant, et regardait son léger embonpoint, contenu par le sport, le vélo, la natation, avec bienveillance : ses plaisirs avant toute chose. J’étais loin d’imaginer que l’on pouvait être épanoui.e et heureux.se en étant un peu enrobé.e, même si le premier garçon qui m’a pris la main dans une séance de cinéma, en colonie de vacances, faisant battre mon cœur de façon inédite, était un grand et gros garçon surnommé Nounours. Sa douceur et son regard tendre me bouleversaient. Je saisis aujourd’hui l’ironie de la situation : le film que nous avions regardé dans ce trouble de nos treize ans, c’était Moby Dick !


La dévoration correspond également à mon mode de lecture. Comme beaucoup d’adolescent.es, j’ai trouvé dans les livres matière à rêves. Ils m’ont toujours permis de m’absenter du présent. Mais je dévore les histoires, dans un emballement, oubliant au fur et à mesure de ma lecture les ouvrages précédents, pour m’emplir de la vie des personnages, de la pensée de l’auteur et pour combler mon propre vide. J’avale les pages en omettant de savourer des moments clés, ou sur lesquels s’attarder pour la compréhension générale. D’une certaine façon, je lis sans accepter la contrainte rythmique imposée par l’auteur. Je lis en rebelle, en indépendante, cherchant -comme dans nombre de mes actions- à me frayer mon chemin personnel dans l’histoire. Quelques livres échappent à cette vitesse génératrice d’oubli : ceux ci me tiennent en m’obligeant à ralentir, parce que la lenteur du décorticage est leur seule matière. Ces livres qui me ralentissent, je les adore et ils deviennent inoubliables.


Miriam Cahn, liegen, 1. + 13.10.96, 1996, huile sur toile, 20.5 x 25.5 cm. Courtesy de l'artiste et des galeries Jocelyn Wolff (Romainville) et Meyer Riegger, (Berlin, Karlsruhe, Basel). Photo : François Doury


La dévoration, et plus précisément le cannibalisme, comme sa forme ultime, est présent dans la littérature sous sa forme humoristique. Pourquoi j’ai mangé mon père [4], de Roy Levis en 1960, ou plus récemment Maman pour le dîner[5], du new-yorkais Shalom Ausslander nous offrent un double de notre monde tout à fait transparent. Chez ce dernier, les règles alimentaires et l’héritage de persécution des juifs orthodoxes sont transposés dans une communauté cannibale, dont les traditions les plus absurdes sont la condition de leur survie civilisationnelle. Savoureux décalage. Il en va autrement avec l’Ancêtre[6], de l’écrivain argentin Juan José Saer, la plus belle fable que l’on puisse lire sur la dévoration et la façon dont l’excès est nécessaire à l’équilibre d’une vie sociale pacifiée. Le récit s’appuie sur le fait réel d’un groupe de conquistadors décimés par une tribu indienne, à l’exception d’un jeune mousse. Saer imagine qu’il n’est pas consommé parce qu’il est invité à partager leur vie avec le statut particulier de témoin, dans une sorte de préscience anthropologique qu’auraient eu les Indiens eux mêmes. Il y reste dix ans, le temps de céder aux charmes de la vie insouciante au plus près de la nature, à l’observation des jeux créés par les enfants ou de la métaphysique contenue dans leur langue, dans une sorte d’humanité originelle. Mais cette ambiance paradisiaque à la Terrence Malick bascule dans un dérèglement total, une fois par an. La tribu se transforme et les agneaux se font loups, le temps d’une orgie cannibale suivie d’assouvissements de désirs démoniaques, menant parfois jusqu’à la mort. Ce n’est pas tant notre organisation sociale qui est évoquée, ni même notre psychologie, que la conscience du néant et le besoin d’avilissement que cela suscite. « … il n’y avait pas pour eux d’autre moyen de se distinguer du monde et de devenir à leurs propres yeux un peu plus nets, un peu plus entiers et de se sentir moins empêtrés dans l’improbabilité flasque des choses ». Ce n’est pas la civilisation qui cède le pas dans les camps d’extermination nazis, Oradour sur Glane, le génocide des Tutsi au Rwanda, ou le groupe Wagner en Ukraine. Mais simplement l’humain dans l’homme.

Miriam Cahn, denkender Hund, 8.4.+14.5.21, 2021, huile sur toile, 300 x 200 cm. Courtesy de l'artiste, des galeries Jocelyn Wolff (Romainville) et Meyer Riegger (Berlin, Karlsruhe, Basel). Crédit photo : François Doury


Miriam Cahn se place du côté des victimes, et met sous nos yeux l’humanité de leurs corps. Nos corps. Imparfaits, lourds, fragiles, nus et désarmés, à la merci des bourreaux. Sa rétrospective au Palais de Tokyo ce printemps, Ma pensée sérielle, lui a permis de déployer toutes les dimensions de son œuvre, qui est de celles qui laissent muette. Je n’ai pas envie de m’en emparer, de trouver des mots qui permettraient de partager l’énorme poids de souffrance qu’elle transmet si bien. Je ne me sens pas la force de soulever ce couvercle qui fait voir l’indicible, qui permet –comme le disent les co-commissaires[7] de l’exposition « l’incarnation plastique et spatiale des stridences et du chaos du monde » par leur effet sur les femmes et les hommes. Les émotions suscitées par ces peintures du désarroi humain sont parfois insoutenables et renvoient chacun.e à son empathie et à sa douleur. D’ailleurs, l’une de ses œuvres fut agressée par un militant d’extrême droite, qui confirme ainsi malgré lui la force de la représentation picturale. Mais son travail a quelque point commun, au delà des apparences, avec celui de Nathalie Djurberg et Hans Berg, dont je parlais plus haut. Ils ont intitulé leur exposition La peau est une fine enveloppe. Et toute la force de la peinture de Miriam Cahn, semble concentrée en cela : la finesse de l’enveloppe. Les visages transparents sont constitués de couches liquides superposées et de traits sommaires comme des dessins d’enfants. Des visages en 0+0 = la tête à Toto. Ils prolongent ces corps laiteux, terrorisés ou ébahis devant leur sort, et aussi anonymes qu’universels.

Miriam Cahn, o.t., 2018 + 2.6.22, 2022, huile sur toile, 104,5 x 92 cm. Courtesy de l'artiste et des galeries Jocelyn Wolff (Romainville) et Meyer Riegger (Berlin, Karlsruhe, Basel). Crédit photo : François Doury


« Inspirez lentement, expirez profondément, avalez votre ventre » nous dit le professeur de yoga, de sa voix douce qui accompagne mes gestes lents et ma rêverie flottante, en contraste avec cet ordre puissant d’auto-dévoration. Dans le yoga, les bandhas regroupent des techniques de contractions internes ciblées, qui agissent puissamment sur les muscles profonds et les viscères. Udjianah bandha, est un bandha qui consiste précisément à remonter le diaphragme et les viscères sous les basses-côtes, sans respirer, à poumons vides. Les autres bandhas qui l’accompagnent toujours, sur le périnée, la gorge, la langue, soutiennent ce mouvement ascendant. Quand on réussit Udjianah bandha, on perçoit l’aspiration vers le haut comme si elle n’avait plus de limite. C’est pour cela qu’il est aussi appelé l’envol.

[1] A pancake moon , la lune-pancake 6’22’’, 2022 [2] Dark side of the moon, la face cachée de la lune , 6’40’’, 2017 [3] Once removed on my mother’s side, deux degrés du côté de ma mère, 5’32’’, 2008 [4] Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, traduit de l’anglais par Vercors et Rita Barisse, éd. Actes Sud, [1960] 1990. [5] Maman pour le diner, de Shalom Ausslander, traduit de l’américain par Catherine Gilbert, ed Belfond 2022 [6] L'ancêtre, (El entenado) de Juan José Saer, traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, ed 10-18, Domaine étranger [7] Emma Lavigne et Marta Dziewańska

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