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Le texte de l'exposition

 

Gunaïkeon, les 40 ans du FRAC Ile de France, Salut, je m’appelle Lili et nous sommes plusieurs, Lili Renaud-Dewar, au Palais de Tokyo, Study for No, Issy Wood, à Lafayette Anticipation- Paris, automne 2023.


Depuis quelques années seulement, le droit reconnaît les curators ou commissaires d’exposition comme auteurs, leur permettant ainsi percevoir des « droits d’auteur » sur leurs conceptions, en plus des honoraires qui les assimilent à une profession libérale. Cet éclairage nouveau sur leur activité inscrit désormais dans la loi ce que l’on connaissait déjà plus ou moins intuitivement : concevoir une exposition, c’est écrire un récit, déployer un sous-texte, qui prend le spectateur par la main, l’aide à comprendre les œuvres, les unes par rapport aux autres, et donne un sens – une direction- à l’ensemble. Les héritiers d’Harald Szeemann[1] ont peut-être perçu ces droits patrimoniaux, quand sa célèbre exposition de 1969, When Attitudes Become Forms[2], a été reproduite à l’identique à la Fondation Prada, pour la Biennale de Venise en 2013[3], attestant ainsi de sa dimension d’exposition majeure, de texte fondateur d’un art présent. On a aussi connu à l’époque d’apparition de ce nouveau métier, issu de la critique d’art, moult débats sur le rôle des commissaires, leur relation aux artistes et à leur œuvre. On a pointé la limite qu’est l’instrumentalisation d’une œuvre au profit d’un discours qui lui est peut-être étranger. Quoiqu’il en soit, le texte curatorial est là. Un sous-texte, car il soutient les œuvres. Un con-texte, car il vient avec, et les contient dans un cadre.

 



Cette écriture de l’exposition part des meilleures intentions : dénouer la complexité, accompagner avec bienveillance sur des chemins pas toujours défrichés, comprendre et transmettre. Elle s’incarne dans ces cartels plus ou moins grands, que l’on trouve aujourd’hui à l’entrée de toutes les expositions, et parfois, plus ou moins détaillés, au côté des œuvres. La Bourse du Commerce à Paris, par exemple, m’a toujours semblé excellente dans la formulation de ces cartels, riches d’information, et pas trop longs. Ils supposent des spectateurs intelligents et curieux, ce qui est toujours agréable.


Bruno Serralongue La fanfare climatique vient jouer en soutien à l'occupation des jardins ouvriers des Vertus à Aubervilliers, menacés de destruction pour permettre la construction d'une piscine d'entraînement pour les Jeux Olympiques de Paris 2024, Aubervilliers, 8 mai 2021. Photographie couleur. 125x156. Collection Frac Île-de-France© Bruno Serralongue - Courtesy Air de Paris


Récits multiples

 

Mais le récit curatorial est un art difficile qui peut se retourner contre lui par excès d’ambition, et mener à un flot de comment-taire où les œuvres se noient. J’ai vécu cette expérience avec l’exposition des 40 ans du FRAC Ile de France, Gunaikeîon[4]. Pour cet anniversaire remarquable, le FRAC a mis les bouchées doubles. On attend en effet un bilan qui prenne la mesure de l’ampleur du travail accompli. Le FRAC a invité cinq jeunes commissaires d’exposition à choisir des artistes contemporains, en regard d’œuvres prises dans la collection. Le visiteur est donc convié à visiter une exposition collective qui en contient cinq, chaque commissaire produisant un récit, plein de finesse et de pertinence, qui se superpose au récit de chaque œuvre, et à celui qui consiste à choisir des œuvres de la collection avec d’autres qui n’en sont pas. Chacune de ces expositions dans l’exposition manipule un tel enchâssement de sens que je m’y suis malheureusement perdue. Trop. L’empilement des propos, les assauts d’intelligences crée fatalement une situation où les œuvres parviennent assourdies au visiteur. Je fus incapable d’intégrer la compréhension d’œuvres parfois complexes au sein d’une telle surenchère, à moins que je les connaisse par ailleurs. Trop de sens nouveaux à donner le vertige. A-t-on oublié que less is more[5] ? Car le récit final de cette exposition collective à cinq têtes appartient, comme les autres, au spectateur. Je n’ai pu m’y faire son propre chemin, et n’ai pas réussi à entendre la moindre musique dans le bruit ambiant.


 Vues de l'exposition GunaKeion, les 40 ans du FRAC, les Réserves & Fondation Fiminco, Romainville.


Travailleuse de l’art

 

Le commissariat de François Piron au Palais de Tokyo est par contre indissociable des intentions de l’artiste, Lili Renaud-Dewar[6), au point de ne pouvoir s’en distinguer. Cette grande maitresse en installations et performances propose : « Salut, je m’appelle Lili, et nous sommes plusieurs », en trois volets. Le premier consiste en une immense installation, qui reconstitue une dizaine de chambres d’hôtel, qu’elle a fréquentées.  Elle nous invite à nous asseoir sur les lits, au dessus desquels sont présentés des portraits filmés dans ces mêmes décors. Nous rencontrons ainsi diverses personnes, tous des hommes, dont elle est proche, occupant ce même lit par le corps et la parole, dans un dispositif qui évoque bien sûr la psychanalyse. Ces êtres parlants, – ces parlêtres comme dit Jacques Lacan[7]- se livrent dans des films passés au filtre rouge, comme la lumière du laboratoire photographique, ce qui artificialise, encore un peu plus, les décors impersonnels. Chacun s’y raconte, « intime, mais pas romantique » prévoit l'artiste dans ses intentions préliminaires.


Vue d'exposition, Lili Reynaud-Dewar,Salut, je m'appelle Lili et nous sommes plusieurs, Palais deTokyo, 19.10.23–07.01.24. Courtesy de l’artiste


Lili Reynaud Dewar, Paul-Alexandre, chambre 502, hôtel Relais du Pré, Paris, 24 avril 2023 courtesy Galerie Emanuel Layr, Vienne


Ces chambres, que Lili Renaud Dewar qualifie de sociologiques, accueillent des conversations qu’elle « guide sur des questions biographiques, intimes, sexuelles, mais aussi sur des questions sociales, de positionnement dans l’espace public et de rapport à la propriété privée »[8]. Elle nous fait percevoir au travers de ces vies variées, comment l’intime est impacté par la société, et comment la personnalité individuelle se dessine entre aspirations et contraintes sociales. L’un d’eux, Paul-Alexandre Islas, artiste et prostitué, est particulièrement magnifique dans ses questionnements et sa recherche des mots justes, pour décrire sa réalité et ses choix. Sa façon d’évoquer son travail de travailleur du sexe, peut servir d'exploration sur ce qui constitue le travail de l’artiste. Comme il le dit, en tâtonnant pour mettre des mots sur cet inédit qu’il vit, ce n’est pas vraiment un travail, ça n’y ressemble pas. C'’est beaucoup plus que ça. Un engagement de sa personne toute entière, même s’il aime parler d’argent, et qu’il fait cela pour gagner de l’argent, aussi. On peut entendre les deux voix superposées, et les deux corps, qui ont vécu dans ces chambres, aussi. Car ces chambres sont celles de la vie itinérante d’une artiste d’aujourd’hui, allant d’une invitation à l’autre, d’une mission d’enseignement à un  projet collectif, de ville en ville. La chambre d’hôtel est un lieu de travail pour les artistes.


Vue d'exposition, Lili Reynaud-Dewar,Salut, je m'appelle Lili et nous sommes plusieurs, Palais deTokyo, 19.10.23–07.01.24.Courtesy de l’artiste


Autour des lits, on lit. De grandes pages de texte, emails et journal intime des deux années de préparation de l’exposition. Les panneaux de ces cartels démesurés sont trop grands pour qu’on puisse tout lire, ça part de trop haut, ça descend trop bas, en caractères trop petits. Le texte nous déborde. Mais la portion accessible est passionnante au point que j’ai cherché à me procurer, en vain, une édition de ce journal de l’artiste, pour le lire en entier. Est-ce en raison de mon voyeurisme exacerbé par les confessions nocturnes des chambres d’hôtel ? Ou parce qu’à travers ce journal, on touche à cette complexe réalité qui permet l’œuvre, qui lui est nécessaire, entre sentiments, sensations, vie intime, vie sociale, difficultés et plaisirs de toutes les facettes d’une vie intense et bien remplie. On accède au travail de l’art. Et ce n’est vraiment pas rien, ce long chemin depuis les intuitions de départ, les envies, jusqu’à l’exposition – le produit fini. Une succession de turbulences, d’élans et de replis, de doutes et d’enthousiasmes. Mais aussi de lectures, de rencontres, de débats intérieurs ou collectifs. Le travail. Dans un troisième volet, sur les murs également, on voit Lili Renaud Dewar danser dans les expositions présentées au Palais de Tokyo au cours des deux années précédentes. Elle est nue, maquillée de la tête aux pieds, et danse sur le plancher de Guillaume Leblon, devant les oiseaux de Cyprien Gaillard [9], dans les espaces intermédiaires entre les expositions... Elle nous montre son corps musclé et vulnérable, mais aussi son travail d’imprégnation de l’espace physique, qui l’a menée à cette œuvre. En performeuse, elle appréhende les lieux par son corps. Elle nous replace au fil des expositions passées, dans le temps et le travail du lieu, qui l’accueille, complétant son récit personnel de celui de l’institution.


Vue d'exposition, Lili Reynaud-Dewar,Salut, je m'appelle Lili et nous sommes plusieurs, Palais deTokyo, 19.10.23–07.01.24.Courtesy de l’artiste


A propos de l’artiste en travailleur.se, la commission culture du Parti Communiste Français a rédigé cet automne un libelle[10] très intéressant sur le statut des artistes-auteurs et autrices, dont relèvent les plasticien.ne.s, offrant une lecture marxiste de leur rémunération basée uniquement du droit d’auteur. « Le droit patrimonial lui permet de tirer profit de la diffusion de son œuvre. L’auteur.trice est ainsi considéré comme un.e rentier.e, dont le patrimoine est susceptible de produire (ou non) un revenu. » L’artiste rentier ? Choquant, n’est-ce pas ? Or il ou elle effectue bien un travail, certes difficile à cerner, mais nécessaire pour qu’il y ait produit. La campagne officielle en faveur du versement d’un droit d’exposition demeure dans cette logique de rémunération du produit fini, dépendant de sa diffusion. Pas d'exposition, pas de rémunération. Sauf avec les bourses de création, ou les résidences, qui veillent en général bien modestement à rémunérer l’amont.[11]

 

Dire NON

 

« Je considère la peinture comme une entreprise si ancienne, qui se prend tellement au sérieux, qu’il faut la contrebalancer avec du contemporain, du légèrement gore»[12]. Ces peintures de Issy Wood mettent mal à l’aise. Dominées par une lumière verdâtre, elles sont encombrées de vieilles porcelaines, d’imperméables en latex, de tableaux de bord automobiles et de bouches édentées sous la roulette du dentiste. L'artiste anglaise nous présente à Lafayette Anticipation[13] un bric-à-brac kitch, dont on peine  comprendre les articulations. Des vieilleries. Du luxe. « Des objets qui s’efforcent tellement d’être beaux, qu’ils en deviennent affreux et inutiles[14] ». Le point-de-vue du dentiste sur les caries.


Issy Wood, Self portrait 27


Mais les cartels sont un bonheur d’humour, d’anecdotes, d’intelligence.

Des textes qui nous disent : ces peintures méritent peut-être que l’on s’y arrête vraiment !

La jeune artiste trentenaire, qui vit déjà de son art, conjugue trois pratiques, peinture, écriture, et musique. Elle nous livre ici un ping-pong entre texte et tableaux. Le texte écrit commente l’iconographie, nous aide à dépasser son côté trash, totalement assumé par ailleurs. Sa peinture, qui s’inspire des séries télé à succès, de selfies pour les autoportraits, de décors de sa grand-mère, entretient un lien direct avec sa biographie, et une philosophie de la vie, qu’elle expose sans détours. L’un nous est nécessaire pour percevoir l’autre, et elle l’accepte avec simplicité. Elle témoigne dans ces cartels, à l’instar de Lili Renaud Dewar dans son journal, d’une intelligence aussi conceptuelle que sensible. Et d’une maturité, dans laquelle l’insolence a toute sa place. Apprendre à dire NON. Voilà la sagesse qu’elle proclame, avec ses peintures moches. La sagesse du petit l'enfant, qui refuse d'ouvrir la bouche devant la cuillère. Study to say No, titre de l’exposition résonne comme la réminiscence du « I would prefer not to » de Bartleby[15], qui développe dans la nouvelle de Hermann Melville, sa stratégie de lutte par l’évitement.


Issy Wood, Gift guide, 2023

 

C’est pour ce genre de personne, comme ces deux femmes magnifiques, Lili et Issy,  que j’aime profondément les artistes. Leur capacité à trouver dans leur expérience de vie, la matière pour me parler subtilement, sincèrement, profondément de moi et de notre époque. Aussi bien qu’un.e philosophe. Mieux même. En associant le texte au geste artistique, elles ouvrent un espace inédit, qui me permet d'y prendre place. D'écrire mon propre texte à partir des leurs. Elles prennent toutes deux des positions politiques puissantes, et il n'y a rien d'étonnant à ce que Lili Renaud-Dewar s'intéresse à Pasolini. Elles viennent aussi toucher en moi ce sentiment de sororité, qui me bouleverse, cultivé sans doute par une intimité durable avec mes trois sœurs, et mon amour profond pour mes amies femmes, avec lesquelles je partage tant. Je mesure là, devant ces peintures douloureuses, combien ce sentiment sororal est fondé sur des souffrances partagées, vécues sans doute de façons diverses. Des douleurs enfouies, qui sont comme le sous-texte de ma vie : l’infériorité comme point de départ de toute relation personnelle ou sociale ; la parole, toujours un peu disqualifiée; la reconnaissance inaccessible, quoiqu’il arrive et quoi que femme fasse ; la nécessité d’une certaine apparence, comme un poids jamais déposé ; le soin de l’autre, réciproque, mais jamais égalitaire. Et plus grave : je n'en suis pas seulement victime, j'en suis l'actrice.


Issy Wood, Carmela has the tea, 2022 Peinture à l’huile sur lin © Issy Wood 2023, courtesy de l_artiste CarlosIshikawa, Londres _ et Michael Werner, New York Photo - Damian Griffiths


[1] Harald Szeemann, 1933 - 2005, commissaire d'exposition suisse

[2] A la Kunsthalle de Bern.

[3] Re-production portée par trois personnalités : Germano Celant, Thomas Demand et Rem Koolhas. Les mêmes œuvres, dans un contexte architectural différent. Un fake à la manière de Demand. Je me souviens de la figuration au sol de cloisons existant dans la Kunsthalle : un « fuck the context » cher à Koolhass.

[4] Gunaïkeon, mot grec pour le gynécée. Du 15.10.23 au 24.02.24 au Frac Île-de-France, les Réserves & Fondation Fiminco, Romainville. Commissaires : Jade Barget, Daisy Lambert, Camille Martin, Céline Poulin & Elsa Vettier

[5] Moins c’est plus : slogan du minimalisme formulé par l’architecte Mies Van der Rohe

[6] « Salut, je m’appelle Lili, et nous sommes plusieurs », Palais de Tokyo, du 19 octobre au 7 janvier 2024.

[7] cf Dictionnaire Larousse : parlêtre, masculin. (Néologisme) Être humain, en tant que créature dont l'existence passe par la parole.

[8] extraits de l’e-mail de Lili Renaud Dewar à François Piron, le 24 octobre 2021.

[9] Voir la Chronique « Jeux de Ficelle » in lartetlavie.fr - décembre 2022

[10] « Pour une continuité de revenu des artistes- auteur.trices » de Pierre Dharréville
, Délégué national du PCF à la culture, et Député des Bouches-du-Rhône

[11] Aujourd’hui le revenu annuel médian des plasticien.ne.s est de 9 000 euros par an

[12] Issy Wood, extrait de l’entretien avec Rebecca Lamarche-Vadel, catalogue de l’exposition, éd Lafayette Anticipation, oct 2023.

[13] « Study for No », exposition du 18 octobre au 7 janvier 2023, Lafayette Anticipation Paris.

[14] Idem note 12

[15] Bartleby, nouvelle d’Herman Melville de 1853

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