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Jeux de ficelle

Dernière mise à jour : 11 janv. 2023

Guillaume Leblon – Cyprien Gaillard

Paris, décembre 2022


Nous étions beaux et larges d’épaules,

Bandits joyeux insolents et drôles

Nous attendions que la mort nous frôle,

On the road again, again

On the road again, again


Lire ces paroles de Bernard Lavilliers, déclenche immédiatement la chanson dans ma tête ; j’entends sa voix grave et voluptueuse. La capacité de notre cerveau à combler ce qui manque est immense. Elle a paraît-il fait le succès du dub : une musique créée par l’effacement de la chaine mélodique du reggae, pour n’en laisser que la rythmique et l’accompagnement. Celui qui écoute y pose sa propre mélodie. J’ai découvert cela, récemment dans le très beau film de 2016, que Kader Attia consacre aux membres fantômes Réfléchir la mémoire[1]. La douleur, qui peut être très vive, sur un membre amputé et donc absent, est un phénomène neurologique qui se transpose en douleur psychologique pour les membres décédés d’une famille, comme les membres du corps social décimés dans un génocide, un attentat, ou par le colonialisme et l’esclavage. Et à l’art ? Ce que l’on analyse comme déception, face à une œuvre conceptuelle, n’est peut-être que la possibilité qu’elle nous donne d’utiliser plus globalement notre cerveau ?


L’exposition de Guillaume Leblon au Palais de Tokyo rappelle que l’art procède par sélection de fragments dans le réel, et leur transformation- transposition dans l’exposition, où sont mis en présence des objets de sources hétéroclites. Elle se présente comme un condensé de son travail des quinze dernières années, et ce n’est étonnamment pas grand chose. Juste un souffle dans la grande halle ; le passage en coup de vent du Traveler walking on tiptoes[2], pour reprendre le titre de son exposition l’été dernier à la galerie Obadia de Gand.

La prouesse semble résider dans ce presque rien, ces ingrédients dispensés avec parcimonie, en trois pincées que sont la beauté des formes, l’expérience sensible, et la force d’un propos éventuellement politique. Comme s’il fallait éviter de s’engager dans l’affirmation d’un sens, quel qu’il soit, au profit de son esquisse.


(vue générale de l'exposition. credit photo : Aurélien Mole)

A la manière d’un classique, il aime le plâtre, la peinture, le métal, les matières. Comme un conceptuel, il ménage des espaces déceptifs qui poussent à la réflexion.

Les objets artistiques sont dispersés là, abandonnés sur un sol couvert d’éléments de meubles au rebut et de chutes de bois : l’installation Face contre terre (1) qu’il réactive de lieu en lieu depuis 2010. Ce recouvrement de toute la surface de la salle, ainsi que les divers manteaux et blousons présents évoquent la protection et le soin. Le cheval caparaçonné de blanc, du bout du museau jusqu’aux pieds, en est en la parfaite représentation. Ce Lost friend [3]sous son drap blanc, resté debout, comme le sont les fantômes dans nos représentations enfantines. Les corps se sont absentés : une doudoune posée au sol sous vitrine (2), le manteau suspendu sur son cintre, le linceul du cheval. Le rail qui ordonnance l’espace reste inutilisé, inutile. Nous sommes seuls avec la résonance de nos pas sur le dallage de bois.

Lost friend; Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Trier les vêtements de ma mère, après son décès, me fit ressentir plus que toute cérémonie, la douleur de ce membre de ma famille devenu fantôme. Les robes qu’elle avait portées ces dernières années ne pouvaient être conservées : trop habitées et trop abandonnées, trop douloureuses, et encore imprégnées du First, de Van Cleef & Arpels. Je déteste ce parfum, entêtant et tenace au lavage, comme j’ai détesté à une époque le corps de ma mère, et tout ce qui suintait d’elle. Une détestation viscérale, bâtie sur les mystères des liens mère-fille et sans rapport avec ma réelle affection. Mais aussi sur notre ressemblance, grande paraît-il, au dire des proches. Notre même voix faisait dire à mon interlocuteur, quand je décrochais le téléphone familial : « ah pardon, je t’ai prise pour ta mère ». Ou cette cousine, qui m’avait invitée à diner après plusieurs années sans se voir, et m’avait aperçue dans la rue, depuis son balcon : « J’ai cru voir ta mère ». Non, je ne voulais pas être elle, et n‘avoir ni sa voix, ni sa silhouette. Je me dis parfois en me regardant dans le miroir, plaisantant comme on taquine une personne sous influence « Maman ! Sors de ce corps ! ». Avoir dépassé l’âge qu’elle avait à sa mort, l’a déchue de son ascendant sur moi. Plus âgée qu’elle ne le fut jamais, je peux enfin l’évoquer avec respect, comme une personne autonome, avec ses choix, ses douleurs, ses échecs, ses succès, d’une façon assez objective. Ses vêtements récents ne pouvaient être sauvés et devaient disparaitre avec elle. Mais j’ai gardé et porté avec bonheur quelques unes de ses tenues des années soixante. Elle avait trente ans et rentrait sans problème dans ce petit caraco fleuri et sur mesure, ou dans cette robe chalet, en lainage à plis plats. Je les portais fièrement en hommage à celle qu’elle fut. Ne les ayant pas vus sur elle, ils ont toujours été simultanément siens et détachés de son corps. Ils gisent maintenant dans le carton des « vêtements-souvenir » tout en haut du placard.


La répartition des œuvres dans l’exposition Humpty Dumpty, en deux volets, de Cyprien Gaillard au Palais de Tokyo et à la Fondation Lafayette, ne diffuse pas d’abandon, mais -sans avoir l’air d’y toucher-, revendique, affirme, et défend une vision du monde complexe et très contemporaine. L’artiste mène son travail de prélèvement dans le réel par le film, la sculpture, la photographie et met ensemble des œuvres qui résonnent entre elles comme les vers d’un poème. Il invite d’autres artistes dans son exposition, accumulant des strates. Quel est le lien entre le vol magnifique des perruches redevenues sauvages dans le ciel très urbain de Dusseldorf, et deux hommes qui plongent dans un lac artificiel sans fond, et se blessent ? Entre des gargouilles de pierre qui crachent à jamais le plomb des toitures, fondu dans l’incendie de la Cathédrale de Reims, et des wagons entiers que l’on enfouit dans l’océan pour les faire disparaître (3)? Et quel lien encore avec ces œuvres invitées, les dessins méconnus de monstres signés de Robert Smithson, ou le pantin joyeusement désarticulé de Käthe Kollwitz ?


Käthe Kollwitz, Mutter mit zwei Kindern (Mère avec deux enfants), bronze, 76 x 74 x 80 cm, 1932-1936, Courtesy Käthe-Kollwitz-Museum, Berlin. devant film Cyprien Gaillard. Photo : Timo Ohler

Ces œuvres créent ensemble des figures de sens semblables à ces jeux de ficelles[4] que la biologiste et philosophe Danna J. Haraway prend pour modèle d’organisation de la pensée et du monde. Il s’agit de faire lien entre des éléments hétéroclites et dépareillés, considérant que c’est la seule possibilité pour penser l’aujourd’hui, « conjuguer des mondes à l’aide de connexions partielles plutôt qu’à coup d’universel et de particulier »[5] ; et tisser des liens vitaux entre « espèces compagnes » à l’exemple de ce qui relie les insectes à la fécondation du végétal, ou chaque individu à l’univers inconnu de son microbiote. Dans un jeu de ficelles à plusieurs mains, pas de hiérarchie entre les acteurs. Pas de temporalité qui puisse être périmée, pas d’exclusion, mais des figures qui surgissent, des configurations nouvelles, des organisations inattendues sur les ruines de notre monde. Ces renversements de point de vue nous permettent de voir au-delà du mur de la 6e extinction de masse, dans lequel nous buttons.

Je ne me propose pas ici de tirer ces fils, car chacun peut le faire aisément : autour de l’entropie, de la transformation des écosystèmes, et chacun peut apprécier les télescopages en une même image du métro et de la géologie, des oiseaux de la forêt tropicale dans notre mode urbain, ou des wagons basculant dans l’océan. Cyprien Gaillard constate l’état de notre monde, en s’appuyant sur la mémoire géologique, et va chercher la poésie de ce constat. Il sait nous faire expérimenter la solastagie. Dans son film Night Life[6] , la narration filmique, qui va d’un continent à l’autre, est soutenue par une chanson de 1965 terriblement nostalgique, de Alton Ellis, Blackman’s world en boucle. Le son plus que l’image transporte cette détresse existentielle, cette tendresse mélancolique pour les choses marquées par l’histoire et transformées à jamais. De même le son que l’on entend dans tout l’espace de la Fondation Lafayette donne l’unité de son exposition, rassemble en une même nappe sonore les éléments disparates.


Combien de temps pour faire son deuil, ou plutôt pour le laisser se faire en soi ? Une dizaine d’années m’ont été nécessaires pour faire le deuil de ma mère, ou le deuil d’une longue relation avec un homme, que nous pensions tous deux bâtie pour durer. Ces deuils, à des périodes différentes de ma vie, ont commencé avant la mort et avant la séparation, quand j’ai compris l’inéluctable. Dans les deux cas, cette compréhension qui me parvint avec la fulgurance d’un claquement de doigts, s’accompagna d’un effet puissant de larmes. Pleurer jusqu’à s’en étouffer, jusqu’à ce que l’abandon à cet état humide et hoquetant ne devienne paradoxalement si confortable, qu’il est difficile d’en sortir. Dans une réminiscence éprouvante et jouissive des chagrins indépassables de l’enfance, je restais ainsi jusqu’au total épuisement.

Il m’a fallut dix ans pour que la plaie vive se mue en présence cicatrisée, puis pour accepter que le membre fantôme familial ou la relation fantôme ne s’éloigne du quotidien et revienne, indolore, à l’occasion de rêveries ou de conversations amicales.

Les morts ou les amours mortes ne disparaissent jamais vraiment, elles sédimentent, comme les coquillages dans les marbres de Overburden[7]. Le deuil stimule l’imagination : il nous faut inventer un nouveau nous-même, pour compenser celui que les absents ont emporté définitivement avec eux. C’est ce qui prend si longtemps. Il nous faut aussi un nouveau quotidien avec eux, du moins au début. Pour ma mère, j’avais pris quelques fleurs à la cérémonie de crémation, et entretenu ce bouquet plus d’une année, ajoutant des fleurs fraiches ou des branches en remplacement des fleurs fanées, veillant à toujours garder une ou deux fleurs du bouquet précédent. Ce bouquet perpétuel tendait un fil entre la première et la dernière fleur, pour celle qui les aimait tant.

« La treizième revient, c’est encore la première,

Et c’est toujours la seule et c’est le seul moment ».[8]

Je berçais mon chagrin de ce poème énigmatique qui parle de roses, de mort et de fantômes blancs. Le vase était resté à la même place, comme le serait un autel des ancêtres, rejouant ce que j’avais découvert dans les livres sur l’antiquité, puis réellement chez cet ami vietnamien, qui plaçait tous les soirs une bougie devant le portrait de sa grand-mère.


Document photographique, Cadenas, Pont des Arts, Paris. Référence pour HUMPTY \ DUMPTY © Cyprien Gaillard. Crédit photo : Cyprien Gaillard, 2021


Est-ce que l’art peut servir de rituel ? Dans la pensée occidentale : la mort est un néant, un trou d’être. Cyprien Gaillard convoque les images d’un ami décédé à la Fondation Lafayette, dans un geste d’une intimité radicale. La succession rapide des photographies du défunt ne cherche pas à combler cette absence, mais constituent, au sol, un sédiment sur lequel la vie peut continuer. « Nous sommes tou.te.s du compost »[9] Pour se construire sur le compost des sentiments, il faut de ces récits dont Cypien Gaillard sait nous abreuver. Ainsi les cadenas enlevés des ponts parisiens (4), où ils symbolisaient l’indénouable lien de chaque couple, sont présentés à l’entrée du Palais de Tokyo dans des sacs de chantiers : le gravas des sentiments. Le Défenseur du Temps (5), horloge animée de Jacques Monestier, qui donna un nom au Quartier de l’Horloge, à Paris-Beaubourg, a été transporté dans ce lieu d’exposition. Restauré, mis en mouvement, il apporte ses multiples récits d’objet narratif – un homme combattant un oiseau, un dragon et un crabe- et sa biographie accidentée d’objet choisi, célébré, abandonné, vaincu par les ans et finalement retrouvé… La respiration mécanique régulière du saurien qui constitue son socle profère moins une menace qu’un apaisement. Again and again, and again…

[1] collection du Mac Val. [2] voyageur marchant sur la pointe des pieds – en mot à mot [3] Titre de l’œuvre- Lost friend 2014, cf image : Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles; credit photo Aurelien Mole [4] en anglais américain : cats craddle, - le berceau du chat [5] Dana J. Haraway Vivre avec le trouble, Editions du Monde à Faire, 2020, p 27 [6] 2015, présenté cet été à la Fondation Luma - Arles [7] Cyprien Gaillard, 2020, exposées au Palais de Tokyo [8] Gérard de Nerval, Artémis, recueil Les Chimères, 1854 [9] Dana Haraway, op cit p 102

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