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Tableaux vivants

Dernière mise à jour : 25 août 2023


Aam Aastha, Charles Fréger, galerie Les Filles du Calvaire, Paris,

et Casa Susanna, Rencontres de la Photographie, Arles 2023


L'oeuvre photographique de Charles Fréger, découverte aux Rencontres d’Arles en 2021, où il documentait des rituels japonais[1], puis retrouvé la galerie des Filles du Calvaire ce printemps, et à la Chapelle du Méjan cet été à Arles, donne à voir le travestissement, le costume, la mascarade dans une plasticité d’une richesse folle. Il photographie hors de leur contexte initial, les acteurs de rituels, rendant compte en grand format[2] d’une théâtralité généralisée du monde. Mon premier bonheur fut de découvrir dans ses images la permanence de cette activité tellement humaine, qui est souvent l’expression d’un animisme que l’on croyait disparu. Et de constater que ces jeux que l’on envisage aisément sur le continent africain, grâce à l’ethnologie et aux photographes, -Leni Reifenstal, Michel Leiris et Griaule…, sont répandus sur tous les continents, de l’Europe au Japon, et du nord au sud de l’Amérique. On constate même en feuilletant l’abondante bibliographie de Charles Fréger aux éditions Actes Sud, les parentés formelles et spirituelles constituant un immense fonds commun de l’animisme et du totémisme, consistant à revêtir les attributs corporels des esprits ou du totem. Les corps se doublent d’un costume, d’un abri, de ce qui ressemble à un mobilier portatif parfois. Entre le corps et la maison, et relevant parfois des deux, le costume permet d’incarner une fonction, un animal, un dieu, un être mythologique. Entre le corps et le monde, le costume apporte une troisième dimension, une altérité qu’un individu peut devenir pour quelques heures, le temps d’une déambulation ou d’une danse. Cet inventaire crée un émerveillement qui ne se tarit pas, d’image en image, à découvrir l’inventivité prodigieuse, les astuces formelles, les poses, les danses, les matières et des couleurs. Une humanité joyeuse et fantaisiste, reliée à la nature, pleine de jeux et d’enfance, s’expose simplement sous nos yeux ; elle semble ignorante des dégâts du capitalisme et des malheurs de nos démocraties, occupée à se travestir et à danser pour évoquer des dieux et des esprits, communier avec la nature, célébrer la vie. On ne voyait plus cette humanité-ci. Elle était pourtant là, souterraine et vivante. Et on se sentirait presque sauvés par toutes ces beautés époustouflantes. Quelle plus utile fonction de l’art, que de rendre compte humblement de l’humain aujourd’hui ?


Sakhi (Gopi/ amie), Seraikella Chhau, Jharkhand, Inde de la série Charles Fréger, Aam Aastha 2019-2022 © Les filles du calvaire


Pour Aam Aastha[3], série de Charles Fréger consacrée cette fois-ci à l’Inde, il a parcouru sur plusieurs années l’ensemble du sous-continent. Je reconnais çà et là, en modeste arpenteuse du pays, les dieux et les histoires des récits fondateurs dans les personnages ou les costumes. Le photographe a déniché une Inde largement inédite, une Inde chatoyante, rutilante, théâtrale, mais où je retrouve toujours celle que j’adore. Avec sa fantaisie irrationnelle, son goût très sûr pour les couleurs, sa prolifération de fleurs coupées, sa beauté nichée jusque dans la plus grande misère. Cette Inde qui aime tant les histoires … et le sucre.

La posture du photographe se veut modeste, mais on la voit essentielle. Les personnages sont isolés, extraits de toute cérémonie, éclairés et placés devant un décor rural ou urbain choisi, et prennent la gestuelle de leur personnage, même quand ils offrent leur dos. Les rôles sont tirés d’une diversité de récits traditionnels, du Ramayana, du Mahabaratha, ou de la vie des dieux hindouistes, qu’ils participent à une cérémonie religieuse ou un spectacle –et les deux fusionnent allègrement, sauf dans les salles de théâtre pour touristes. Les clichés donnent toute leur place aux mudras, ces micro-gestes des doigts, des pieds, du regard que l’on retrouve dans le Bharatanatyam, le Kathakali et le yoga, qui scellent avec précision la position du corps et des membres. Les masques, lunettes, faux seins, les multiplications de bras en bois, le chapeau plus grand que celui qui le porte, ou le développement d’une robe en chaise, tout cela ruine joyeusement notre tendance à catégoriser les pratiques et à distinguer l’acteur de l’artiste, l’artisan ou l’auteur. Le photographe tente d’inscrire le mouvement dans ses images. Car le costume n’est complet qu’avec la gestuelle. La déesse tire la langue ou écarquille les yeux : c’est Kali, sanglante, destructrice. Le porteur de trident avec la déesse-poupée cachée dans un chignon monumental c’est Shiva, le créateur. Les masques à tête de mort du Gutor Cham, cette tradition culturelle tantrique reprise par le bouddhisme tibétain, sont ceux qui éloignent les mauvais esprits en dansant. La jeune femme qui aguiche en étalant sa jupe, c'est une gopi, une des bergères dévouées à Krishna.

En anthropologue et ethnographe, Charles Fréger atteste de la vitalité de ces pratiques d’interprétation traditionnelle. Il se situe en quelque sorte entre les joyeux Pierre et Gilles, amoureux du décorum indien, et Vasantha Yoganantha, le photographe français d’origine tamoule, qui réinterprète l’épopée du Ramayana en photographiant dans l’Inde contemporaine ce qui peut incarner la fiction[4] (paysages, humains). Quelle force a ce récit, qui se relance à toute époque, encore et toujours !


Il y a une particularité indienne à entrer dans la peau d’un dieu ou d’un animal, qui différencie les acteurs indiens de leurs confrères et consoeurs européens ou amérindiens, au-delà des similitudes des costumes. Une particularité que l’on perçoit en pratiquant le yoga. Quand je prends la posture de l’arbre, debout sur une jambe et tenant l’autre repliée contre ma cuisse d’appui, penser que je SUIS l’arbre, m’aide à m’enraciner dans le sol et à tenir l’équilibre jusqu’à pouvoir fermer les yeux. Ainsi je peux être tour à tour au fil de ma séance Shiva dansant, une tortue, un dauphin, un aigle ou un mourant. Ainsi, la conscience du yogi change de corps, de posture en posture, passant du dieu à l’animal tout en étant pleinement en soi. Comme une répétition générale des incarnations, dans le grand jeu de la métempsychose. Et même sans y croire, j’essaie de le vivre pour quelques instants.


Des papillons épinglés dans la boite

Croient-ils dans le dieu ou la déesse qu’ils ou elles représentent ? La croyance en une incarnation du divin m’est totalement étrangère, et je ne fais pas grande différence entre le bébé Krishna et l’Enfant Jésus sur les genoux de sa mère : deux belles histoires permettant d’illustrer des principes spirituels et des valeurs. L’Inde en offre pléthore et j’ai choisi depuis longtemps, Durga, la guerrière tueuse de démons, pour me représenter dans ce Panthéon. Or quel que soit leur attachement à un Dieu ou une Déesse, les indiens sont bercés depuis l’enfance par ces histoires et signent par là leur appartenance à leur vaste culture. La politique actuelle, sous l’influence conjuguée de Bollywood et de l’hindouisme expansionniste du Président Modi, a tendance à faire disparaître la diversité religieuse et les singularités régionales, au profit d’une simplification. C’est la pente générale du monde, modifié par le miroir des médias. Cela s’accompagne-t-il d’une disparition de la foi, comme dans les pays occidentaux, gagnés par le matérialisme consumériste ? Que resterait-il alors ? Est-ce pour cela qu’on lit dans certains portraits de Charles Fréger, ceux qui nous regardent dans les yeux, tristesse et abandon ?

La posture est figée, sortie de la transe, la gestuelle suspendue, limitée au costume et à la pose. L’acteur.trice, souvent une personne de basse caste, est toujours rémunéré.e par le photographe pour tenir ce rôle qu’il remplit dans les cérémonies et festivals bénévolement, trouvant dans le regard des autres sur lui une rémunération psychique importante. Mais on voit bien parfois que devant l’objectif, le cœur n’y est pas et qu’on fait semblant. Les dieux évoqués sont absents. Une tristesse, une passivité, parfois un accablement passe dans le regard. On perçoit l’effort à porter une structure monumentale. Charles Fréger nous montre alors des papillons épinglés dans leur boite. La parure est splendide, mais la vie s’en est allée.

Hanuman, Kulasai Dussehra, Udangudi, Tamil Nadu, Inde de la série Charles Fréger, Aam Aastha 2019-2022 © Les filles du calvaire


Déguisement libérateur

Le costume agit sur l’acteur de façon libératoire. Il se cache tout en s’exposant aux regards. Il permet de déposer son identité sociale et personnelle comme une frusque pour s’en saisir d’une autre. On est loin du costume folklorique. Plus proche des Maîtres Fous filmés par Jean Rouch en 1955, de la catharsis grecque, ou de la purge psychotique par la transe dans le vaudou, l’Iboga, le shamanisme... Le déguisement a une fonction éminemment libératrice, car il soulage de soi, du contrôle de son apparence et autorise toutes les folies et tous les jeux. Il libère pour endosser une autre responsabilité, celle de la représentation. Le costume divin autorise celui qui le porte à se délester des règles de la vie sociale, pour exprimer des sentiments prêtés au dieu : hautain, cruel, méchant, léger, agile, élégant, menaçant, coléreux, agressif… Une palette de sentiments que nous réfreinons habituellement. Je devais avoir quatre ou cinq ans, quand on m’avait fait jouer un rôle secondaire dans une crèche à l’Eglise. Un tableau vivant le soir de Noël. Je me souviens du costume, du voile, de la responsabilité contre nature qui pesait sur mes épaules et de la fierté que j’en tirais : rester immobile, digne et surtout ne pas faire de grimace.


Charles Fréger. Charkula Nritya, Mathura, Uttar Pradesh, Inde. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.


Le déguisement, c’est l’enfance bien sûr, quand on enfile les talons hauts de maman, avec un voile et une traine, sortis de la malle aux déguisements, pleine de fripes mises généreusement à notre disposition par les adultes. Des déguisements dont atteste l’album de famille : ma jeune sœur inénarrable en femme préhistorique, cheveux hirsutes, enroulée dans un morceau de couverture fixé à l’épaule, et brandissant un gourdin de papier froissé en souriant, et moi en Néfertiti sophistiquée, la coupe carrée de mes cheveux raides auréolée d’un ruban blanc, tunique blanche, et prenant la pose d’une femme distinguée. Le mélange des époques ne nous dérangeait pas. Vers mes treize ans, je me souviens avoir chanté en play-back, déchainée devant un faux micro, en duo avec une comparse du même âge, et attifée de façon adéquate, la chanson de Sylvie Vartan qui me fit découvrir le plaisir immense de la provocation :

Comme un garçon, j'ai les cheveux longs Comme un garçon, je porte un blouson Un médaillon, un gros ceinturon, comme un garçon…

Mes seize ans, où avec la complicité de ma sœur, nous avions fait croire à ses amies qui ne connaissaient pas la maison, qu’elles volaient des cerises chez des voisins. Je sortais de la cachette, où j’avais patienté le temps qu’elles commencent la cueillette, habillée en vieille dame et armée d’une canne, vociférant contre les voleuses qui tombaient de l’arbre, tellement elles avaient peur. J’en tremble encore de bonheur.


Tous ces jeux ne se mènent jamais seule, mais avec l’énergie du collectif, et sans la distinction des acteurs et des spectateurs. Rien à voir avec le théâtre, trop codifié, que j’ai pratiqué plus tard sans grande conviction.

Et beaucoup plus tard, ce furent les fêtes à l’Ecole des Beaux Arts de Reims, les fins de Semaine Folle –c’était le nom bien trouvé des ateliers intensifs qui se tenaient chaque année-, où les jeunes adultes, nos élèves, venaient déguisés selon le thème qu’ils avaient choisi. Si proches de leur enfance, si joyeux, si libres. Les travesties en homme, les travestis en femme, les objets-vêtements géants en carton des élèves en design –vite délaissés car ils ne permettent pas beaucoup de gestes, et surtout pas d’embrasser une fille-, le retour des couettes et des collants roses enfantins, les bandes de trois au quatre en costumes assortis. Des couples pour la vie se sont constitués dans ces soirées là. Je les enviais, en savourant leurs audaces et leurs délires, ne m’accordant pas en tant que directrice de l’école le droit de lâcher prise, et m’imposant de rester jusqu’à la fermeture, vers trois ou quatre heures du matin. Responsable.


L’habit fait la moine

La question du genre, -du cis, du trans et du non-binaire-, est intégrée à la société indienne, jusque dans les récits divins : Ardhanarishvara, le dieu androgyne, moitié Shiva, moitié Parvati –son épouse- dans le même corps, représente l’ambivalence de la nature divine, voire de la nôtre. Les Hijra, travesti.e.s indien.ne.s, ont une longue histoire dans le sous-continent où iels sont traditionnellement respecté.e.s, hors la période pudibonde coloniale. Iels apparaissent dans le Ramayana et le Mahabharata, et sont reconnu.e.s légalement comme troisième genre depuis dix ans. Ceux-les que j’ai croisé.e.s étaient absolument magnifiques, libéré.e.s de cette modestie que la société traditionnelle impose à la femme indienne, qu’iels sublimaient.

Anonyme. Susanna à la Casa Susanna, tirage argentique, 1964-1969. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.


Il en allait tout autrement aux Etats Unis au milieu du XXème siècle. Les Rencontres photographiques d’Arles[5] témoignent cette année d’un réseau clandestin de travestis new-yorkais, à partir de leurs clichés secrets, découverts sur un marché aux puces. Les images racontent comment ces bons pères de famille, se retrouvaient à la campagne à la Casa Susanna, pour vivre ensemble travesti.e.s, librement et au grand-air. On y joue au billard en talons hauts[6]. I.e.ls risquaient la prison, les électrochocs, et tout l’arsenal des thérapies de conversion. Dans une pratique similaire au selfie contemporain, i.e.ls se photographiaient les un.e.s les autres prenant la pose avec sourire dans leurs costumes de bonne épouse et de sage ménagère. Changer d’identité personnelle, pour rejoindre son genre, mène à changer d’identité sociale pour coller à un récit : celui de la femme blanche dans les années 50 et 60, promise à la libération par l’électro-ménager. Le costume se constitue à grand renfort de chignons volumineux, et dans une diversité limitée. On connaît bien cet arsenal grâce au cinéma et aux revues de l’époque : la nuisette et sa robe de chambre bordée de plumes, la robe ceinturée d’après-midi, le tablier de cuisine, le fourreau noir et son étole pour le soir. Sans oublier les iconiques talons aiguille. Rien de subversif dans tout ça, mais plutôt une célébration d’un féminin domestiqué. Comment ne pas être ému par cette étalage obstiné d’un double artifice : celui d’un corps féminin et d’un idéal de femme au foyer ; de la multiplication obstinée de ces images factices, comme pour s’en repaître. Leur pratique clandestine ne fera pas évoluer la société, et l’allégement du poids social sur les travestis -comme sur les femmes- ne peut se contenter du secret. Il devra suivre des chemins plus révolutionnaires. Ces hommes-femmes papillons se sont approchés de la lumière, sans en être transfigurés.

Anonyme. Photo Shoot, tirage argentique, 1964-1969. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.

[1] Yokanoshima, célébration d’un bestiaire nippon (2013-2015), publié aux éditions Actes Sud en 2016 [2] 145 x110 ou 110 x 77 cm [3] A voir aux Rencontres Photographiques d’Arles, jusqu’au 24 septembre, Chapelle du Méjean. Le livre : Aam Aastha, incarnations et divinités en Inde, Charles Fréger, éditions Actes Sud, juin 2023. [4] A Myth of Two Souls, un projet de sept livres où se mélangent la vie quotidienne avec des images mises en scène, pour illustrer la lecture du récit. https://www.a-myth-of-two-souls.com/ [5] Casa Susanna, Commissaires : Isabelle Bonnet et Sophie Hackett. A voir à l'Espace Van Gogh, Arles, jusqu’au 24 septembre 2023. [6] Citation de la revue Transvestia n°34. Cette revue clandestine publiée de 1960 à 1979 a permis de fédérer le groupe et fonctionné comme un réseau social avant l’heure, sortant chacun.e de son isolement.

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