un choc frontal
- clpeillod
- 12 avr.
- 7 min de lecture
Monumento, Palazzo Madame, Nick Brandt, The day may break, Galleria d’Italia, Turin, printemps 2026
Depuis quelque temps, je m’interroge sur ce que peut-être vivre dans un pays fasciste, au quotidien, dans les actes de la vie courante. Je veux dire dans un pays plus ouvertement fasciste encore, que ne l’est la France d’aujourd’hui, avec ses manifestations de nazis encadrées par la police, sa désignation du bouc émissaire, sa censure, et ces JT populaires, qui distillent tous les soirs une nouvelle bonne raison d’avoir peur. Je cherche comme Nathalie Quintane[1], « une expérience fasciste ordinaire … un flash fasciste dans une vie normale ». Quelque chose qui pourrait me faire dire que cette fois, on y est.
Est-ce que dans un pays fasciste les gens évitent de se regarder dans les yeux, parce qu’ils ont honte ? No eye contact, pas de contact visuel, recommande –t- on quand on rencontre une bête sauvage.
Est-ce que l’on presse le pas quand une personne marche derrière vous, comme si elle vous suivait ? Comme pour échapper au passé qui nous rattrape ?
Y-a-il encore des enfants qui pleurent de sommeil, le soir dans les restaurants ? Ou n’y a-t-il plus que des messieurs sérieux dans leur costume gris, avec parfois une vieille femme ?
Est-ce que seuls les riches sortent de chez eux, obligeant les pauvres à se cacher dans l’arrière-cour où ils triment ?

Dans la boue
L’Italie fasciste d’aujourd’hui semble le miroir bien lisse de chez nous. Passant quelques jours à Turin, nous avons croisé peu d’exceptions. Une banderole « vive la constitution » suspendue, place San Carlo, rappelle que la cheffe a tenté de mettre au pas la justice, son échec démontrant une démocratie encore vivante. Ou la photo d’époque chez un bouquiniste, présentant une rue parée d’un « Viva el Duce », sortie de l’Enfer des tiroirs familiaux. On sourit aux enfants dans les cafés ; on plonge dans le brouhaha de la reprise des bureaux, aux terrasses des boulangeries. L’Italie… On y mange si bien ! La lumière y est si belle ! Et l’architecture ? Un régal constant. Les invectives et éructations mauvaises de la cheffe Méloni entrevues à la télévision passent pour un cauchemar abstrait. « On est fascistes, et alors ? Pas de quoi avoir peur ! » .J’aurais du être alertée par les coiffures des jeunes femmes, leurs queues de cheval raides qui se balancent en baguette de métronome quand elles marchent, et leurs cheveux noirs bien plaqués contre le crâne, striés comme une peinture de Pierre Soulages. La queue de cheval au pas. Les idées lissées à travers le crâne. Personnellement, je préfère les coiffures en pétard, et les tignasses, dans lesquelles on peut planter des fleurs.

L’exposition MonumenTO [2]la forme de la mémoire, au cœur du Palais de Madame, à Turin, m’a rappelé fissa dans quel présent j’étais. Atterrissage forcé. Crash de conscience. Construite autour de la statutaire équestre et mémorielle de la ville, l’exposition fait la part belle à un monument des années 30, d’Eugenio Baroni, qui se situe sur la place même du Palais. L’exposition présente des modèles réduits de cette statuaire, doublés d’une photographie noir et blanc rapprochée et monumentale de la même statue. On nous montre donc trois fois le monument : sur la place et deux fois dans l’exposition. On dit bien que la pédagogie est dans la répétition, mais là c’est autre chose. Cette répétition décuple l’ambiance et le message, lui donnant sa force. Dans les trois cas, les personnages nous écrasent : inaccessibles, placés sur de hauts socles, ou agrandis. On déambulerait dans l’obscurité, si l’éclairage violent ne projetait une lumière vive au ras des visages des photographies ainsi magnifiés. La monstration est complétée d’affiches où s’observent des défilés bras tendus, de 1927. Et un plan de Turin fait en 2026 mais ressemblant à une cartographie médiévale, avec une légère perspective. Glorification d’un passé éloigné de notre monde actuel, et réactivé brutalement, dans une ambiance à glacer le sang. Non, le passé n’est pas passif. Cela me permet d’envisager le démontage des statues coloniales ou esclavagistes sous un autre jour : ce n’est pas du révisionnisme historique, mais se prémunir de leur actualisation en cas de retour de ce passé [3].

Le cartel décrit parfaitement le mythe à l’oeuvre dans cet accrochage :
« Avec Eugenio Baroni, le monumental change de voix. La sculpture ne représente plus un héros victorieux, mais un homme seul, chargé d’une responsabilité extrême. Le Duc d’Aoste, commandant de la troisième armée, au centre de la scène, la porte. Le corps est raide, le visage tendu, les mains semblent retenir quelque chose de trop grand… La sculpture raconte le sacrifice plus que le commandement, la résistance plus que l’action. Baroni plante sur la place centrale de Turin une humanité blessée, marquée du poids des décisions qu ‘elle doit prendre… Le monument n’invite pas à l’exaltation mais au silence. L’histoire est quelque chose qui se porte sur les épaules. » La glorification de l’homme seul, du chef qui se sacrifie pour son pays n’est tempérée par aucune remise en contexte.
Qu’il s’agisse d’un prince de Savoie, représentant de la monarchie, militaire engagé dans les deux guerres mondiales et chargé de la « pacification » de la Lybie, n’est évoqué nulle part. De même que rien n’évoque le mythe de l’homme providentiel dans l’avènement du fascisme en italien. On reste sans voix devant le lyrisme de la manipulation.
Complétant l’idéologique massive de la salle, un homme désoeuvré traine entre les panneaux. Il porte un brassard que je ne sais décrypter. D’après la gardienne postée à l’entrée, il s’agit d’un des policiers à la retraite, qui se relayent dans l’exposition. Je n’ai jamais vu ni entendu parler d’une telle présence policière, même officieuse dans un musée officiel. A quoi peut-elle bien servir, d’ailleurs ? Rien ici n’a vraiment de valeur, même si les maquettes et tirages géants doivent avoir un coût de production impressionnant.

A l’étage au dessus un tableau propose le contrepoint de ces propos masculinistes : la femme lisant une lettre de Veemer[4]. On savoure dans cette salle entièrement consacrée à ce petit format [5] toute la poésie charmante de la jeune femme enceinte, douce et pensive devant sa fenêtre, lisant une lettre, peut-être de son mari parti « pacifier » le monde. Voilà, tout est simple, tout est propre, et chacun.e à sa place dans l’une de ces deux représentations : homme viril, femme fertile.
Pasolini, reviens !
Il faut relire Pasolini pour rappeler l’obscénité de l’idéologie actuelle, les manœuvres populistes grossières, la violence faite aux corps et à la planète, Trump fournissant en permanence sa propre caricature, tel un personnage lubrique de Salo.
Pétrole, l’ouvrage inachevé et posthume de Pasolini, magnifiquement adapté au théâtre par Sylvain Creuzevault en 2025 [6], raconte la continuité aux affaires des fascistes les plus éminents. La démocratie chrétienne a recyclé les hommes et leurs méthodes (populisme, assassinats, liens mafieux) et ils s’y sont fondus, poursuivant leurs crimes pour gagner le pouvoir là où il a migré : dans l’industrie du pétrole. L’actualité ne nous dit pas autre chose. Guerres et dossiers Epstein sont les deux faces d’une même imposture. Drill baby drill. Pasolini nous rappelle aussi les liens du totalitarisme avec un christianisme conservateur omniprésent en Italie, islamophobe et raciste.

Car pendant ce temps là, à Turin, tous les soirs à 17h, avant vêpres, on psalmodie l’Ave Maria dans l’église du Sintone, dans l’Eglise de la Consolation, et tant d’autres églises turinoises. Devant une copie du Saint-Suaire, qui, on le sait, est lui même un faux.

Au désert
Le photographe anglais Nick Brandt[7] crée des images-monuments pour rendre compte d’un autre sacrifice : celui des victimes du changement climatique et des guerres. Il représente la violence faite aux hommes et aux animaux sauvages en Afrique sub-saharienne dans de larges panoramiques d’animaux sauvages au milieu d’humains, qui utilisent leur puissance spectaculaire pour émouvoir. Ecrasants, aussi à leur façon.
Dans le chapitre 4 de sa série au long cours « the day may break », il met en scène les syriens réfugiés en Jordanie pendant la guerre civile. Il installe des familles sur des socles, où les corps composent des monuments vivants au milieu du désert des plus arides du monde. Femmes et enfants, principalement, car ce sont les sans voix parmi les sans voix. Les mains se tiennent en une chaine sinueuse, les regards se rotent au loin, les enfants dorment sur les genoux… La gestuelle raconte la tendresse des liens dans l’aridité du monde.

Tout monument suppose une urbanité qui se signale ici par son absence. Ce désert fait bien écho à l'aridité de notre présent, car l'humanité d'aujourd'hui ne fait pas de sentiments ! A croire que les émotions du spectacle (Guy Debord, reviens !) nous vident de notre compassion et nous épargnent l'action. Plus on s'émeut, plus on devient sentimental, et moins on éprouve de réelle compassion.
Cette série m’a intéressé même si je me suis sentie manipulée et désarmée devant ces grandes images monumentales, en noir et blanc. Il y a aussi un totalitarisme de la représentation. Mais le désert est si beau. Les sentiments des personnages si nobles.
Ces pyramides vivantes revisitent les spirales des autels baroques qui brillent chaque église turinoise. L’empilement y est la figure récurrente. L’accumulation y prend des proportions démentielles. L’outrance des églises sied à la folie de notre époque, où les personnes puissantes ont perdu toute limite et toute morale, avec notre passive bénédiction.
[1] Soixante dix fantômes (choses vues), Nathalie Quintane 2025, éd La Fabrique.
[2] contraction de Monument et Torino
[3] Il convient de même de s’interroger sur le film Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli, attaché au point de vue innocent d’une actrice de la collaboration sous occupation allemande et de son père, collaborateur et profiteur. Je ne crois pas au hasard de la sortie d’un tel film maintenant. D’ailleurs, je ne crois pas que Victor Hugo serait d’accord pour qu’un de ses titres serve cette réhabilitation.
[4] ou femme en bleu lisant une lettre Johannes Veermer, 1662-63.
[5] signe des temps : un seul tableau, trente panneaux et une bonne communication suffisent à faire une exposition. La communication ou le néant.
[6] Magnifique spectacle créé au théâtre de l’Odéon et à voir encore en tournée en France. Une belle analyse : https://theconversation.com/petrole-de-pasolini-adapte-au-theatre-le-devoilement-de-lobscenite-fossile-271709
[7] « The day may break, chapters one to four », Galleria d’Italia Museum, Torino, jusqu’au 6 septembre 2026.



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