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Corporeité

Dernière mise à jour : 21 févr. 2023

Arte povera

Paris, octobre 2022


Posons une question simple et importante, mais difficile à formuler joliment : par quoi est-ce que l’art nous tient ? Par quel lien fondamental, autre que le jeu mental, ou la sensibilité visuelle à des formes et des couleurs ? Cette question m’est apparue en sortant de l’exposition Reversare nelli occhi - Renverser les yeux, présentée actuellement au Jeu de Paume. L’invitation du titre, reprise de l’oeuvre éponyme de Guiseppe Penone (1), est puissante. Au cours de cette performance, l’artiste porte des lentilles de contact réfléchissantes, qui ne renvoient pas son regard mais l’environnement extérieur, ce que son œil potentiellement perçoit, dans une perception - projection. Image troublante où l’artiste semble à la fois aveugle et voyant. Suivons l’invitation : renversons notre regard, regardons les évidences autrement. N’est ce pas toujours ce que l’on cherche dans l’art : un renversement du regard ?

PENONE Svolgere la propria pelle_c1997_dig©Archivio_Penone

L’Arte povera, auquel est dédiée cette exposition, réunit des artistes portés par cette intention. Je l’ai visitée patiemment, regardant chaque document, photographie, et retrouvant avec plaisir de nombreuses œuvres. Mais à l’issue je m’interroge. Pourquoi, alors que je suis une inconditionnelle de ce mouvement artistique, ai-je la sensation de rester sur ma faim ? Ni les artistes, ni les œuvres, ni même les commissaires ne sont vraiment en cause. Plutôt le projet. Je crois que ma déception vient du manque de chair, du manque de cette corporeité constitutive des choix de l’Arte povera et étrangère aux images. Cette absence de corps n’est-elle pas dans la nature même de la photographie, médium principal de toute exposition du Jeu de Paume ? Elle sait capter l’invisible et entretenir un commerce amical avec les fantômes. Elle peut faire revenir sous nos yeux des scènes disparues depuis longtemps, mais pas leur incarnation.

Dans cette riche collection d’œuvres sur papier, de films, de documents, il m’a manqué l’odeur et le bruit des chevaux de l’installation de Janis Kounellis, -l’un de mes artistes préférés, qui en avait réunit douze, comme les apôtres, dans une galerie (2). Il m’a manqué le sifflement des becs de gaz d’une autre des ses installation, où il maitrise le feu. Il m’a manqué la poussière de ses sacs jute, pleins de charbon empilés en mur. Qu’est-ce que l’Arte povera sans la présence de la matière, de la chair, du végétal, du minéral, des métaux ? Sans leur puissance symbolique et sensible dans les installations de Giovanni Anselmo ou de Luciano Fabro. Il m’a manqué l’odeur végétale puissante de la pièce cubique tapissée intégralement de feuilles de laurier Respirare l’ombra, - Respirer l’ombre , une célèbre installation de Penone, décidément doué pour les beaux titres. L’image rend compte pauvrement de cet art riche de la matière vivante, pluri-sensorielle. Les tableaux miroirs de Pistoletto, qui tentent de donner de l’épaisseur aux images en reflétant la profondeur de la salle d’exposition et les visiteurs, semble vaine.


Une autre invitation, celle de Giovanni Anselmo Entrare nell’opera, -entrer dans l’œuvre, fut le titre de l’exposition, du Musée d’art Moderne et contemporain de Saint Etienne en 2020. Egalement centrée sur la performance, et riche de témoignages filmiques ou photographiques, elle était nourrie par la présence d’œuvres réelles à côté des images, et de dispositifs à pratiquer pour que le spectateur prête son corps à son activation.



La partie de l’exposition présentée au BAL m’a paru plus charnelle cependant. Dédiée à la thématique du corps, elle rappelle cette belle époque révolue où les corps avaient le goût de se montrer nus. Toute performance était prétexte à se dénuder, dans une référence à l’art antique, qui est familière aux artistes de l’arte povera ; mais surtout comme manifeste d’une époque de libération, hors de tous les carcans imposés par la société au corps et à travers lui à l’individu. L’effeuillage Idéologia e natura, conçu par Fabio Mauri[1], d’une jeune fille qui retire lentement son uniforme des jeunesses fascistes italiennes, puis le réenfile, traduit avec beaucoup d’émotion cette libération, qui est aussi celle du poids d’une idéologie. Se montrer tel.le.s que la nature nous a faits, avec la fragilité et la beauté éclatante de ces êtres jeunes, a été le moyen de toute une génération pour prendre ses distances avec les horreurs de la génération précédente. Le corps nu de Luigi Ontani dans Montovolo (3) joue avec des œufs : fragilité de l’existence. Dans Tetto - Toit, il couvre de tuiles son corps nu couché au sol. Hidetoshi Nagasawa dans Toccata,[2] caresse son modèle nu, debout devant un mur, puis reproduit les mouvements de ces caresses au fusain sur ce même mur. Svolgere la propria pelle, de Guiseppe Penone, déroule dans une mosaïque de plans rapprochés chaque carré de sa peau.


La documentation des performances, est nécessaire à leur transmission, et il faut beaucoup de corps, de peau, de mouvement pour se détourner de possibles contre-sens sur ce qu’elle cherche à servir. Car ce « donner corps » de l’oeuvre est aussi une position politique. L’Arte povera oppose le naturel à la production industrielle ou manufacturée, et se pose en critique d’un mouvement dont il est contemporain, le pop art. Il s’oppose aussi à la froideur glacée des images, dont soufrent même certains photographes. Quand Boris Mikhaïlov, exposé simultanément à la MEP et à la Bourse du Commerce, teinte chaque tirage de la série At dusk –crépuscule, d’un lavis bleu cobalt, c’est bien pour donner chair à ses photographies, et enlever la distance que nous donne l’image avec ces scènes de misère insoutenable, au profit d’une matière plus charnelle, plus incertaine et maladroite. Plus humaine.


Notre vécu n’est dans son image qu’insuffisamment, par défaut. Il est plus sûrement dans chaque cellule de notre corps, dans son histoire singulière, là où il a été touché.

Mon genou n’a pas oublié l’opération sans anesthésie, vécue autour de mes sept ans, quand ma mère, du haut de son année d’école d’infirmière –elle était devenue assistante sociale ensuite-, avait diagnostiqué un impétigo bulleux devant être nettoyé, à fond et sans délai. Nous étions en camping, et le couteau utilisé par la chirurgienne avait été stérilisé sur le réchaud à gaz de nos repas. Les boutons bulleux ne lui ont pas résisté. Mes plantes de pieds, comme celles de mes deux sœurs, n’ont pu oublier les perles de plastique scotchées dans nos souliers, pour remédier à la menace des pieds plats. Les pieds se cambraient sous la douleur à chaque pas, ce qui les musclait de façon adéquate, disait-on au début des années 60. Nous devions avoir entre trois et cinq ans. J’ai même découvert, dans une réminiscence tardive, que mon corps n’avait pas oublié les plâtres dans lesquels on enfermait mes jambes, nouvelle née, afin de redresser ce que la nature avait mal aligné. Et je sens encore l’odeur du gant de toilette légèrement fermenté, rempli de glaçons, que l’on posait sur mon front quand je percutais un poteau en marchant dans la rue. Enfant distraite, cela m’arrivait souvent au retour de l’école.


Non, je n’ai pas oublié les blessures de l’enfance dont aucune image ne rend compte dans l’album familial. Je ressens encore de façon diffuse la douceur des câlins dans les bras de mon père, tellement enveloppant, ou l’ivresse jubilatoire qui me faisait hurler de joie, quand un adulte faisait tourner autour de lui la petite fille que j’étais, en la tenant à bout de bras, par les poignets. Mon corps s’en souvient.


N’avons-nous pas toujours une perception des œuvres par le corps, qui cumule tous les sens et déclasse la vision de sa position première ? Nous percevons certaines œuvres contemporaines par le simple fait d’être en leur présence. La satisfaction de la coprésence ancestrale, animale, celle des corps dans la tanière, nous l’expérimentons en dormant à deux dans un lit. C’est celle du sdf avec son chien. Celle du peau à peau de l’enfant prématuré contre la poitrine de son parent. Est-ce notre nature animale profonde, dont parle si magnifiquement Baptiste Morizot, qui se rappelle à nous ? « Certaines manifestations intimes de nos affects humains les plus hauts sont en fait profondément et strictement animales ; ce sont des dispositions de nos corps héritées de notre histoire évolutive »[3], dit-il à propos de notre geste spontané de se prendre face contre face, dans les bras. Et je me plais à voir dans sa définition du pisteur suivant un trace animale, un double de l’amateur d’art : il produit une forme d’attention qui « se déploie au delà et en dehors du dualisme moderne des facultés, qui oppose la sensibilité et le raisonnement … on est simultanément plus animal et plus raisonnant, plus sensible et plus pensant» [4].


Les animaux, d’ailleurs, font quelques belles apparitions dans l’exposition du Jeu de Paume, en écho leur présence dans l’Arte povera.

Les tables zoogéographiques de Claudio Parmigiani sont de très grandes images, sur lesquelles de blanches vaches normandes portent des taches noires à leurs larges flancs. Mais ici, les taches sont bien particulières, et leur intérêt échappe au premier coup d’œil en balayage de la salle d’exposition. Ces taches aux contours précis, figurent soit l’un des continents, soit la mappemonde, dans une zoogéographie inversée.

Ce n’est pas tant que le corps animal serve de support à la représentation, qui importe ici. Nous ne sommes pas devant l’élevage de porcs tatoués de Wim Delvoye, qui rappelle notre si proche cousinage avec les porcins. Ici, il importe que le dessin des continents semble produit par les gènes, qui ont déterminé l’animal. Si la vie produit ces images, tellement significatives et savantes, on peut penser alors les taches de nos vaches normandes sont elles aussi pleines de sens, et leurs peaux comme des grimoires à déchiffrer. Cette œuvre rappelle que le vivant est un livre de magie et de secrets. Comme tant de chefs-d’œuvre de l’Arte povera, cette œuvre sollicite de nous une attention particulière : « un qui-vive disponible à la prodigalité des signes du vivant, épais de temps et tissé d’aliens familiers. Un qui vive immergé, toujours dedans, jamais devant. »[5]


copyright : Claudio Abate_Pino Pascali _1968

Pour le vivre, il faut Renverser ses yeux, ainsi que nous le propose le titre de l’exposition.

Renverser les yeux pour voir le bas en haut. Renverser pour regarder vers le dedans, retourner le regard à l’intérieur de soi. C'est ce que propose le yoga. Cette pratique s'est développée dans les années 60 en occident. Les premiers passeurs furent des maitres indiens faisant le tour du monde, et des élèves occidentaux, revenus d’Inde pour ouvrir des écoles dans leur pays. Les musiciens comme les Beach boys, Donovan, et bien sûr les Beatles se tournent vers la pensée orientale au milieu des années 60. Les artistes italiens ne peuvent être étrangers à cette vague. Sous son araignée géante en fourrure acrylique, la Veuve bleue (cf image ci-dessus, copyright Claudio Abate, 1968), Pino Pascali prend la position de la charrue, dans une variante, jambes écartées, qui imite l’énorme araignée surplombante. La posture doit s’entendre au sens propre et au sens figuré. L'artiste se met dans ses pattes, et dans le même temps, se replie sur lui même, se retrouvant, comme on le dit familièrement, cul par dessus tête. Les postures de yoga ont un objectif : se tourner en dedans de soi, utiliser le corps et le souffle comme moyen de se connaître et de s’oublier. Ces postures (asanas en sanskrit) composent un catalogue immense et toujours vivant, car en permanente création. Certaines écoles les classent en cinq catégories principales : l’inversion, la flexion, l’équilibre, la torsion et l’alignement. Elles se nourrissent de l’observation des animaux, et nous incitent à nous sentir dans leur peau. Par exemple, la posture de la tortue est à la fois un écrasement sous la carapace, et un dos rond que rien ne peut défaire, un bouclier. Celle de la sauterelle est posée le ventre sur le sol, en appui par milieu du corps, tout en extension vers l'arrière. Le serpent est un enroulement des membres autour de soi. L’aigle est une flèche centrée sur le regard, prêt à fondre sur sa proie. Et le poisson, l’autruche, le chameau, la grenouille, l’éléphant, le chien... La reine des postures est une inversion : Shirshasana ; une magnifique posture d’équilibre sur la tête, que seuls les yogis entrainés peuvent pratiquer sans danger. Mais rien ne nous plaisait tant que la pratiquer sur la plage, face à la mer, pour voir les vagues arriver et repartir, balayant notre ciel, dans un spectacle inversé ébahissant, totalement renouvelé.

[1] cf image: copyright archivio -penone; Performance à Western Front, Vancouver, 1978, filmée par Elisabeth Catalano. [2] Filmé par Luciano Giaccari, 1972 [3] Manières d’être vivant, Baptiste Morizot, éd Actes sud-Mondes sauvages, p 120 [4] Idem p 139 [5] Idem p 147.


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